Réouverture des restaurants, fêtes de famille compromises ou encore aides aux entreprises: alors que la seconde vague décroît lentement en Suisse, les regards sont essentiellement tournés vers les conséquences économiques et sociales de la pandémie. Les décès dus au Covid-19, eux, passent quasiment inaperçus alors même qu’ils sont plus nombreux qu’au printemps dernier. Après huit mois de situation extraordinaire, la population s’est-elle accoutumée à la longue cohorte de chiffres mortuaires au point d’en oublier le sens? La perception de la mort a-t-elle évolué?

En Suisse, la deuxième vague se révèle plus meurtrière que la première. Le pic de décès quotidiens dépasse en effet celui du mois d’avril avec près de 64 morts par jour en moyenne début novembre contre 54 début avril. Le Valais paie un lourd tribut avec 155 décès durant la première vague et 354 depuis début septembre. Idem pour Neuchâtel: 84 ce printemps, un peu plus de 100 entre septembre et aujourd’hui.

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Fin octobre, une surmortalité a été constatée en Suisse romande chez les plus de 65 ans: +50% durant la semaine du 2 au 8 novembre selon les chiffres de l’Office fédéral de la statistique (OFS). Lors de la semaine la plus dévastatrice de ce printemps, une hausse de 46% des décès avait été constatée pour cette même tranche d’âge. Le phénomène est particulièrement marqué à Fribourg où le nombre de décès chez les personnes âgées a triplé par rapport aux années précédentes, ou encore à Genève où ce dernier a doublé.

Qui sont les morts du covid?

Alors que les mesures de semi-confinement plongent certains domaines comme la culture ou la restauration dans la précarité, les politiques sont parfois tentés d’opposer santé et économie. A l’image du conseiller fédéral Ueli Maurer qui a suscité la polémique fin novembre. A l’antenne de la radio publique alémanique, il a notamment indiqué que le nombre élevé de décès durant cette deuxième vague faisait partie d’un «risque consciemment pris» dans une logique de «pesée d’intérêts».

Il est clair que la surmortalité s’observe surtout chez les personnes âgées et fragiles, mais la valeur d’une vie varie-t-elle en fonction de facteurs comme l’âge, le handicap ou la démence?

Thierry Fumeaux, président sortant de la SSMI

En creux, les propos du conseiller fédéral laissent entendre que la pandémie de Covid-19 aurait, en réalité, fauché les personnes les plus vulnérables, hâtant leur disparition de quelques mois seulement, ce que les démographes appellent un «effet de moisson». «C’est une idée répandue et lors de la canicule de 2003 cela s’est effectivement produit. Pour le Covid-19 cette hypothèse n’est cependant pas corroborée par les chiffres, souligne Samia Hurst, directrice de l’Institut d’éthique de l’Université de Genève. Dans le cas d’un effet de moisson, on observe une chute de la mortalité dans les semaines ou les mois qui suivent, ce qui n’apparaît pas dans le cas précis. Assurément, de nombreuses années de vie auront été perdues en Suisse en raison du Covid-19.»

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Quel était le profil des personnes décédées? Des seniors, en grande majorité. Selon des informations récoltées auprès des cantons romands, un peu plus de 90% des décès surviennent chez les individus de plus de 70 ans, la classe d’âge des 80-89 étant la plus touchée. Parmi ces personnes, toutes n’étaient pas au préalable atteintes gravement dans leur santé.

Selon l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), 97% souffraient d’une maladie préexistante, principalement d’hypertension (62%), d’une maladie cardio-vasculaire (62%) et de diabète (27%). Peu étonnant, lorsque l’on sait que 20 à 30% de la population suisse, tous âges confondus, sont touchés par deux, voire trois affections chroniques concomitantes, aujourd’hui compatibles avec une bonne qualité de vie.

«Aucune mort n’est acceptable»

Que cela soit à l’hôpital ou en EMS – où ont eu lieu environ la moitié des décès –, ce ne sont pas forcément les personnes les plus fragiles qui meurent, comme l’a observé Eve Rubli Truchard, médecin associée au service de gériatrie et coresponsable de la chaire de soins palliatifs gériatriques du CHUV, à Lausanne. «On pense, à tort, que les individus décédés du covid n’avaient que peu de temps devant eux. En réalité, on voit des gens qui ne sont pas du tout dans leur dernière étape de vie faire des complications.»

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Malgré cette réalité, une forme d’indifférence cynique tend à s’installer au sein de la société. Président sortant de la Société suisse de médecine intensive, Thierry Fumeaux le déplore: «Il est clair que la surmortalité s’observe surtout chez les personnes âgées et fragiles, mais la valeur d’une vie varie-t-elle en fonction de facteurs comme l’âge, le handicap ou la démence? Peut-on discriminer certaines personnes sur ces bases et cela signifie-t-il qu’à partir d’un certain âge ou en présence de comorbidités la mort devient banale? Ceci me paraît d’autant moins acceptable dans un pays riche, qui a les moyens de protéger les plus vulnérables.»

Une forme d’anesthésie

Omniprésente lors de la première vague, la mort semble, aujourd’hui, être reléguée au second plan. Pourquoi? Fiorenza Gamba, sociologue à l’Université de Genève et autrice de l’ouvrage «Covid-19: le regard des sciences sociales», évoque une forme d’accoutumance, voire d’anesthésie. «Ce printemps, la fulgurance de la pandémie et ses ravages ont provoqué un choc, estime-t-elle. Les gens se sentaient directement concernés par cette tragédie, en particulier pour les familles endeuillées. Aujourd’hui, la notion n’a pas disparu mais elle s’est effacée par rapport aux dégâts économiques qui, eux aussi, suscitent une grande empathie.»

Face aux mesures de semi-confinement très lourdes à supporter psychologiquement, il devient par ailleurs difficile d’être réceptif à toutes les souffrances. «En ce sens, les évacuer devient presque une nécessité, pour se protéger», souligne Fiorenza Gamba.

Les citoyens suisses, au départ très obéissants, se positionnent davantage dans la défiance envers les autorités

Bernard Crettaz, sociologue

Egrenés chaque jour, les chiffres des décès peuvent aussi rendre moins tangible la réalité, effaçant peu à peu les biographies présentes derrière chaque personne disparue. «Avoir les yeux rivés sur les nombres peut être rassurant à certains égards, lorsque ces derniers semblent nous prédire des jours meilleurs, mais c’est aussi extrêmement réducteur, analyse Samia Hurst. Dans une pandémie aussi, les morts ont le droit d’être vus, de ne pas partir dans le silence.»

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Davantage que la peur de la mort, c’est l’incertitude qui semble préoccuper le plus la population estime quant à elle Fiorenza Gamba. «Dans nos sociétés qui contrôlent au maximum les risques, la pandémie fait rejaillir notre fragilité d’être humain, rappelle-t-elle. Elle nous renvoie à notre impuissance face à un mal qui nous dépasse, ce qui peut être très anxiogène.»

«La pandémie s’est banalisée»

Pour le sociologue Bernard Crettaz, spécialiste de la mort, le changement de paradigme en cours s’apparente plutôt à une banalisation. «Les citoyens suisses, au départ très obéissants, se positionnent davantage dans la défiance envers les autorités, observe-t-il. Beaucoup évoquent le récit de personnes qui n’ont eu que de légers symptômes, comme si le virus n’était finalement pas dangereux, alors que ce n’est bien évidemment pas le cas pour certains.»

A l’heure où la presse parle davantage d’un futur vaccin que du nombre de décès quotidiens, Bernard Crettaz articule un parallèle avec le cas du VIH. «Jusqu’en 1996, notre génération a vécu dans un état de panique générale face au virus, rappelle-t-il. Puis, au moment des premières trithérapies, tout s’est relâché, on a oublié le danger et il a fallu des rappels incessants pour que les gens continuent à prendre la maladie au sérieux.»