Genève

Mosquée de Genève: le responsable de la sécurité est fiché S

La nouvelle recrue de la Fondation culturelle islamique est soupçonnée de radicalisme. Les dirigeants disent ignorer cet état de fait, le conseiller d’Etat Pierre Maudet réagit

L’histoire serait risible si elle n’était pas si préoccupante. A la grande mosquée de Genève, le responsable de la sécurité est fiché S en France, soupçonné de radicalisme, a appris «Le Temps».

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L’engagement de ce cerbère fait partie des dispositions prises par la Fondation culturelle islamique de Genève (FCIG) pour renforcer sa sécurité, après que deux jeunes fréquentant ce lieu de prière du Petit-Saconnex sont partis faire le djihad en Syrie. Outre la fermeture du lieu en dehors des heures de prières et des caméras de surveillance, A. S. a donc été recruté il y a quelques mois. Sa mission: surveiller les entrées et les sorties avant et après la prière ainsi que fouiller les sacs éventuels. Ironie de l’affaire: le sien n’était pas vide.

Il vient donc rejoindre la petite équipe de fichés S de l’institution, puisque l’an dernier, on apprenait que deux imams faisaient eux aussi l’objet de cette embarrassante notice. Comme eux, A. S. a obtenu régulièrement un permis G de frontalier. Il officie en quelque sorte comme électron libre au sein de la FCIG, puisqu’il ne travaille pas pour le compte de la société de sécurité CSDP, également active, mais sous contrat de droit privé.

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Il y a quelques jours, le Département de la sécurité (DSE) de Pierre Maudet a été mis au parfum des soupçons qui pèsent sur cette nouvelle recrue. «Quand le DSE a connaissance d’informations particulières, il prend contact avec la direction afin qu’elle fasse preuve de diligence dans les nominations internes. Cela peut être fait de manière informelle», explique le conseiller d’Etat. Selon nos informations, celle-ci aurait réagi de manière circonspecte et impassible, sans affliction manifeste. A entendre le directeur général de la Fondation Ahmed Beyari, contacté par «Le Temps», on serait même tenté d’y ajouter le déni: «Nous n’avons rien reçu d’officiel de la part du département. Si toutefois nous étions avertis d’un problème, nous ferions le nécessaire pour garder la stabilité.» Joue-t-il sur le mot «officiel»? «A. S. a lui-même contacté ce matin le département, qui lui a dit qu’il n’avait aucun reproche à formuler contre lui, poursuit Ahmed Beyari. Par ailleurs, rien chez cet employé n’indique un mauvais comportement. Et le fait que les autorités suisses lui aient délivré le permis de travail nous donne un sentiment de sécurité.»

«Nous sommes encore contraints d’avancer un peu à l’aveugle»

Un sentiment qui n’est guère partagé, à l’heure où la radicalisation, en France notamment, paraît hors de contrôle. Comment se fait-il, dès lors, que ce résident français n’ait fait l’objet d’aucune vérification avant d’intégrer une institution qui se trouvait déjà dans le radar des autorités? D’abord, son contrat est du domaine privé. «Et puis je rappelle que ce printemps nous étions en plein brouillard au niveau du renseignement, puisque nous n’avions plus d’informations en provenance de France, répond Pierre Maudet. L’échange a repris, et nous ne pouvons que nous en réjouir.» Pendant quelques mois en effet, le courant ne passait plus entre la France et la Suisse. Après les attentats de Paris, l’Hexagone avait d’autres chats à fouetter; de plus, à laisser à sa petite voisine ses livres ouverts, elle ne devait pas vraiment y trouver son compte. Si elle collabore de nouveau, c’est à bien plaire et de façon non exhaustive. «Pour le moment, nous sommes encore contraints d’avancer un peu à l’aveugle, estime Pierre Maudet. La nouvelle loi sur le renseignement n’est pas encore en vigueur, nous n’avons aucune marge de manœuvre sur la formation des imams ni sur les flux financiers qui alimentent les structures.» La grande mosquée, financée par l’Arabie saoudite, est sous tutelle de la Ligue islamique mondiale.

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La Suisse doit passablement compter sur les services de renseignement étrangers pour s’alimenter. Mais pourrait-elle, à tout le moins, retirer leurs permis de travail à des employés fichés S? Pierre Maudet: «Oui, mais pour cela il faut être bien armé, on l’a vu dans le processus de retrait des badges à l’aéroport. Notre marge de manœuvre est faible puisqu’il s’agirait d’une mesure préventive. De toute manière, la décision de retrait d’un permis G revient au Secrétariat d’Etat aux migrations de la Confédération s’il n’y a pas d’antécédents pénaux.» Les employés suspects du Petit-Saconnex peuvent donc dormir en toute quiétude.

Mais on s’interroge sur les méthodes de recrutement de la grande mosquée, qui donnent l’impression de s’appuyer sur des réseaux de copinage davantage que par des appels à candidatures: «Dans le cas de A. S., quelqu’un qui travaillait auparavant ici nous l’a recommandé», commente Ahmed Beyari. Lequel assure qu’il aurait souhaité trouver quelqu’un domicilié à Genève, mais qu’il a fait chou blanc. Etonnant, s’agissant d’une tâche logistique. D’ailleurs, certains fidèles ne s’y sont pas trompés, qui ont dernièrement donné de la voix en lançant une pétition. Elle réclamait le départ du directeur général et de son adjoint, les accusant de mal gérer l’institution et d’ignorer la radicalisation de certains. Dans une mise au point sur le site de la mosquée, le directeur a dit tout le mal qu’il pensait de cette démarche anonyme et «confidentielle». Il rappelle aussi que «la Fondation collabore activement avec le département de Pierre Maudet.» Vu cette nouvelle affaire de fiche, il est permis d'en douter sérieusement.


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