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A la mosquée de Lausanne: «Nous sommes aussi des victimes des terroristes»

Le mois de janvier marque la fête de la naissance du prophète Mahomet. En ce début d’année, l’ombre des attentats de Paris plane sur les célébrations. Entretien à la mosquée de Lausanne, pendant une journée réservée aux femmes

Pour de nombreux musulmans, le mois de janvier est celui de la célébration de la naissance du prophète Mahomet, le Mawlid. Que l’attentat terroriste à Charlie Hebdo ait été commis en cette période, par des hommes prétendant «venger» le messager d’Allah, ne fait qu’ajouter la désolation au drame. «La communauté musulmane encaisse le choc de plein fouet», soupire Bassam Degerab, porte-parole de la mosquée de Lausanne, dans son bureau attenant à la salle de prière, au Passage de Montriond, situé sous-gare. En arrière-fond résonnent les chants et les tambours. La fête a commencé. Bassam Degerab reste à l’écart. La cérémonie est réservée aux femmes ce jour-là.

A l’épreuve des attentats terroristes s’est ajoutée, dit-il, celle d’une nouvelle caricature du prophète en une du dernier et plus célèbre numéro du journal satirique français. On devine la colère contenue de l’homme: «Les musulmans se sentent blessés. On s’en prend à un symbole essentiel pour éduquer nos enfants. La paix confessionnelle et la cohésion sociale ne sont-elles pas plus importantes que l’absolue liberté d’expression?» On raconte que le prophète Mahomet, lorsqu’il était insulté, répondait par la bonté. «C’est l’enseignement que nous transmettons à nos fidèles, pour faire baisser la pression», souligne le porte-parole, né dans une famille libanaise, arrivé en Suisse à l’âge de 9 ans.

Pour Laïfa Nour, l’islam est à l’image du prophète Mahomet: paix et douceur. «Après les attentats à Paris, mon mari était atterré et démoralisé», se rappelle-t-elle, assise dans le hall d’entrée de la mosquée. «Je lui ai dit que cela ne servait à rien d’être triste. Car ceux qui ont commis ces actes sont des fous, qui n’ont rien à voir avec nous.» Comme d’autres fidèles du lieu, la jeune femme de 33 ans n’est pas née musulmane. Elle a grandi dans une famille italienne catholique et s’est convertie à l’islam à l’âge de 21 ans. «Notre religion n’enseigne pas le meurtre. Les hommes de Daech (ndlr: acronyme arabe de l’Etat islamique) découpent des musulmans en morceaux et salissent notre image. Nous sommes aussi des victimes des terroristes.» Des paroles qui reviennent, comme une litanie, parmi les musulmanes rencontrées ce jour-là à Lausanne.

Laïfa Nour rejoint un groupe de femmes sur l’épais tapis. Une rangée de jeunes filles voilées, vêtues de robes bleues et blanches, accueillent les nouvelles venues au son des tambours et des cymbales. Sous le grand lustre de verre, au centre de la salle de prière principale, le cœur de la mosquée s’emplit peu à peu. Valérie, Française convertie à l’islam, prend le micro pour accueillir l’assemblée. L’évocation des attentats assombrit les mines. «C’est par le savoir qu’on peut lutter contre la bêtise et l’ignorance. Ne croyez pas tout ce que vous voyez sur Internet. Fiez-vous à ceux qui savent interpréter les textes et les transmettre», dit Valérie.

Le brouhaha des discussions refait surface peu à peu, bientôt fendu par les chants des jeunes filles louant le prophète Mahomet. Du haut de ses 21 ans, Hanane redoute deux choses: «Les extrémistes qui disent de nous que nous ne sommes pas de vrais musulmans. Et ceux qui, dans la société, ne connaissent pas l’islam et en ont peur.» La jeune femme, de mère suisse alémanique et de père marocain, est en deuxième année d’école d’infirmières au CHUV. Elle suit chaque semaine en parallèle des cours au Centre islamique. «On nous enseigne le bon comportement, sans dogmatisme», dit-elle.

Dans les enseignements délivrés à la mosquée de Lausanne, d’obédience ahbache, les fidèles abordent le wahhabisme pour s’en distancier avec force. Ce courant rigoriste venu d’Arabie saoudite et sa doctrine la plus radicale, le salafisme, sont désignés comme un dévoiement de l’islam. «L’enseignement par des personnes fiables est très important. Si tous les musulmans suivaient la science correcte de l’islam, il n’y aurait pas de problème», souligne d’une voix posée Khawla, 18 ans, qui se rend elle aussi à la mosquée pour assister aux cours trois fois par semaine, à la sortie du gymnase.

La jeune femme porte le voile au quotidien. A l’école et parmi ses amis, afficher sa religion ne lui attire aucun problème, dit-elle. «Mais je me rends compte que ce sera bien plus compliqué dans le monde professionnel.» Khawla a refusé un stage au CHUV, car on exigeait d’elle qu’elle ôte son voile. «C’est vrai, c’est difficile, je peux vous le dire», intervient Nada, de grands yeux gris cerclés de khôl, encadrés par un foulard noir serré. Et après le drame de Paris, pense-t-elle, ce sera pire. L’adolescente de 17 ans est sortie de l’école il y a trois ans. Depuis, elle poursuit sa quête d’un apprentissage, en vain. Aux postes de secrétaire qu’elle convoite, le voile ne passe pas. «On peut travailler, mais cachées.» A-t-elle déjà songé à renoncer à son foulard? «Non, rétorque la jeune femme. Si je le porte, c’est une fois pour toutes.» Dans le groupe d’adolescentes, une autre inquiétude perce, diffuse, à l’évocation d’histoires de jeunes radicalisés partis faire le djihad, certains depuis la Suisse aussi. «Ils se font laver le cerveau sur Internet. J’aurais jamais pensé que ça pouvait être si facile de partir», souffle Khawla. «Ici, on nous met en garde contre ça», tranche Nada.

«Les jeunes, chez nous, n’ont pas de risque de déraper», estime Bassam Degerab. Il voit parfois passer des adolescents dans le désarroi, parce qu’ils ne trouvent pas d’emploi. «Le chômage et l’exclusion sociale ne sont pas en soi des causes de radicalisation mais des catalyseurs.» Les jeunes, ajoute-t-il, se radicalisent parce qu’ils adhèrent à une idéologie qui légitime la violence. «Ce n’est pas contre l’islam qu’il faut se battre, mais contre ce que certains groupes en font.» Il soupire et vide d’un trait son verre de thé. La fête touche à sa fin.

«Si tous les musulmans suivaient la science correcte de l’islam, il n’y aurait pas de problème»

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