#LeTempsAVélo

Durant six semaines, plusieurs équipes de journalistes du Temps et d’Heidi.news se relaient pour parcourir la Suisse à vélo et raconter ses transformations. Suivez leur odyssée grâce à notre carte interactive et retrouvez leurs articles écrits au fil du chemin.

La colline de Moudon, lieu de toutes les tensions? On le croyait en arrivant, mardi, dans la capitale du Pays de Vaud savoyard, un illustre passé médiéval qui permet à la cité broyarde de conserver son statut de ville, malgré sa population de six mille habitants. Sur la base d’une pétition signée cet été par près de 4000 opposants, on imaginait une lutte musclée pour préserver la cime historique de toute nouvelle construction.

En réalité, Moudon reste Moudon et c’est très paisiblement que le feuilleton se raconte du côté de Monique Fontannaz, historienne du patrimoine bâti, et de Carole Pico, syndique de la commune. D’autant qu’à ce stade, l’Etat de Vaud est encore propriétaire de la parcelle et c’est lui qui doit répondre de son urbanisation ou non. Or, tout indique, nous souffle-t-on, que le canton n’accordera plus le droit à bâtir… En d’autres termes, quand Genève se noie dans un verre d’eau, Moudon plane au-dessus du bouillon.

Notre carnet de route: #LeTempsAVélo, de Bulle à Ecublens

Eugène Burnand, prophète en son pays

Magnifique. Depuis le chemin des Amourettes, un raidillon situé sur le coteau nord face à la ville, Monique Fontannaz nous présente la colline convoitée. De fait, l’éperon de molasse, délimité à ses pieds par les rivières de la Broye et de la Mérine et orné de ses trois maisons seigneuriales, rayonne dans la lumière dorée.

A gauche, le bâtiment du Grand-Air, avec ses multiples fenêtres et son allure de bâtisse scolaire. C’est lui qui, au deuxième étage, abrite le Musée Eugène Burnand (1850-1921), peintre naturaliste qui fut d’abord star dans son pays avant de s’imposer à Paris. Paysages, animaux, portraits: le trait est paisible et raconte bien la sérénité des brumes broyardes et des pâturages vallonnés.

Le Vieux Moudon, plus vrai que nature

Au milieu, le château de Rochefort, déjà propriété de la ville et qui accueille le Musée du Vieux-Moudon. Une très jolie initiative de passionnés bénévoles ayant reconstitué des intérieurs aussi bien bourgeois que paysans. Armes, costumes, outils de tisserands: la collection permet de visualiser quel était le quotidien des anciens.

A l’étage, on admire aussi la maquette de la ville fortifiée au XV-XVe siècle, fierté de Monique Fontannaz, qui montre comment Moudon s’est construite au fil des époques. Au commencement, une agglomération romaine près de l’église Saint-Etienne, puis, dès le Moyen Age, lorsqu’il a fallu se protéger des invasions, la colline est devenue le cœur battant et haut perché de Moudon.

13 000m², à bâtir ou non?

Retour, justement, à la colline vue du chemin des Amourettes. Avec le troisième bâtiment, le château de Carrouge, dont on ne distingue que la tour néo-gothique. Propriété de l’État de Vaud, ce bâtiment abrite un foyer pour élèves en difficulté et ne fait pas partie de la parcelle de la discorde, ces 12 893 m² de terre qui englobent le Grand-Air et sur lesquels, en deux endroits distincts, pourraient être construits six villas mitoyennes à toit plat (côté nord) et un immeuble de quatre étages (sur l’actuel parking du Grand-Air).

Pourquoi ce conditionnel? Parce que ce plan d’affectation cantonal date de 1992, période de pleine densification, et semble aujourd’hui désuet. «En accord avec la municipalité de l’époque, le canton souhaitait redonner de l’élan à la Ville-Haute», commence Carole Pico, la syndique de Moudon. «Par ailleurs, construire était une piste à examiner pour financer les travaux dont a bien besoin le Grand-Air. Leur coût pourrait s’élever à 1,2 million. Mais la sensibilité a changé. Les habitants du Vieux-Bourg tiennent à leur tranquillité et les amoureux du patrimoine ne souhaitent pas que la colline soit défigurée.»

Lire aussi: Place d’armes de Moudon cherche vocation

Rien sans consultation

D’où la pétition de l’été dernier qui réagissait à un préavis de la municipalité évoquant ce projet immobilier comme toujours possible, sur le papier. «Oui, mais nous n’aurions jamais agi sans consulter la population!», s’offusque Carole Pico qui vient de fonder un groupe de réflexion à cet effet, comprenant fondations, associations et divers représentants des commissions municipales. «D’ailleurs, la parcelle est toujours propriété du canton et c’est à lui qu’a été adressée la pétition», sourit doucement l’élue.

Le canton. Sans le vouloir, il est bien à l’origine du conflit. En 2011, l’État de Vaud décide de vendre le Grand-Air, dès lors que le registre foncier qui occupait le premier étage du bâtiment a déménagé à Yverdon. Une politique de bonne santé budgétaire veut que l’état se défasse des équipements anciens, comme les cures, dont il n’a plus l’utilité. Le Grand-Air est donc mis en vente avec la parcelle de près de 13 000 m² et le tout est estimé à 2,3 millions. Logiquement, le canton s’adresse d’abord à la municipalité de Moudon et, bon prince, réduit la facture à 1,8 million. S’ensuit un serpent de mer de tractations, dont, en 2017, une étude de la municipalité qui propose de racheter le lot pour 1 franc symbolique, sachant que Moudon n’est pas une commune opulente. Le canton ne s’émeut pas, refuse la proposition et envisage de vendre la parcelle à un promoteur privé si la municipalité ne se décide pas.

La vente à un privé inquiète

Cette perspective n’inquiète-t-elle pas Monique Fontannaz, historienne du patrimoine qui a signé la pétition? «Si, cela m’inquiète beaucoup! Mais je ne vois pas comment la parcelle pourrait être vendue tant que le réexamen du plan est en cours.» Le canton doit encore statuer sur le droit à bâtir et la tendance serait plutôt au non.

«Mais si un privé achète le lot, il peut très bien, sans rien bâtir de nouveau, transformer le Grand-Air en logements en se débarrassant au passage du Musée Burnand et réserver aux nouveaux habitants tous les espaces verts attenants», prévient Carole Pico. Qui se demande comment la population du Vieux-Bourg vivrait cette situation, elle qui profite largement de cette verdure actuellement.

#LeTempsAVélo, épisode 31:  Comment Martigny influence les téléphones du monde entier

Pourquoi figer les choses?

Plus généralement, la syndique PLR pose cette question qui ne manque pas d’intérêt. «Pour que les défenseurs du patrimoine puissent se mobiliser aujourd’hui, il a bien fallu construire dans le passé. Pourquoi figer les choses?»

«Parce que, répond Monique Fontannaz, de nouvelles constructions boucheraient totalement les perspectives sur l’environnement naturel. Ce site d’intérêt national, le plus caractéristique du Moudon historique, est harmonieux en l’état. Pour le rendre plus vivant, on pourrait imaginer une buvette devant le Musée Burnand, à l’ombre du tilleul. Ou des jardins familiaux. Mais construire ici de nouveaux immeubles serait une aberration», assure la dynamique sexagénaire.

La parole est donc au canton qui doit se prononcer sur le plan d’affectation. «Et, de notre côté, avec le groupe de réflexion, nous imaginons tous les scénarios possibles pour sauver le Musée Burnand, faire les travaux dans le bâtiment du Grand-Air et trouver de l’argent pour soutenir le Musée du Vieux-Moudon», détaille la syndique. Dix ans déjà que le dossier est ouvert. Pas impossible qu’il le soit encore dans dix ans…