Hors service depuis plus d'un siècle, les moulins souterrains du Col-des-Roches ont retrouvé leur visage d'antan. Depuis quelques jours, la vaste grotte qui servait jadis d'exutoire aux eaux de la vallée du Locle répercute à nouveau le grondement caractéristique de l'eau qui jaillit en cascades. Issu d'un circuit fermé, le torrent ricoche paresseusement sur une roue hydraulique, puis sur une deuxième, une dizaine de mètres plus bas. Goutte à goutte, ce ballet bien réglé creuse la roche avant de s'évanouir dans les entrailles du sol jurassien.

Financée par la Loterie romande, la mise en eau des moulins souterrains du Jura neuchâtelois sera inaugurée officiellement ce samedi (lire ci-dessous). Elle constitue une révolution pour le site, ouvert au public il y a tout juste vingt ans. Déjà spectaculaire avec ses galeries suintantes, sa lumière blafarde et sa succession d'escaliers abrupts, le lieu offre désormais un aperçu réaliste de l'ambiance besogneuse qui régnait durant son exploitation, entre 1652 et 1890.

La grotte, accessible par un simple escalier depuis le bâtiment du musée, frappe par son ampleur. Dans la salle principale, une cheminée karstique évoque le clocher d'une église. Le détail a probablement échappé aux pionniers du XVIIe siècle. Munis de simples bougies, ils n'avaient qu'une vision très partielle d'un univers qu'ils considéraient comme hostile. Très nombreuses dans l'Arc jurassien, les cavités calcaires ont longtemps été assimilées à l'enfer. Plusieurs d'entre elles furent d'ailleurs bouchées afin d'empêcher les mauvais esprits de sortir.

Une usine fabuleuse

Ces superstitions n'ont pas empêché les Loclois de coloniser la grotte et son puits naturel. «La population avait besoin de ces nouveaux moulins, précise Caroline Calame, conservatrice des lieux depuis 2001. Il existait déjà une multitude de moulins dans la région, mais certains ne fonctionnaient qu'à la fonte des neiges.»

Après des débuts artisanaux, les moulins ont connu un développement presque industriel sous l'impulsion de Jonas Sandoz, receveur des Montagnes neuchâteloises. Après avoir reçu une concession du Conseil d'Etat en 1660, ce lointain ancêtre de l'ancien géant de la chimie bâloise a profondément transformé le site pour en faire une usine fabuleuse qui disposait de cinq roues hydrauliques. De quoi actionner moulins, scieries, rebattes et huilières qui n'ont cessé d'être perfectionnés au rythme des évolutions technologiques.

Dans leurs récits, de nombreux voyageurs ont insisté sur l'ambiance particulière, voire effrayante, qu'ils avaient ressentie dans ce qui s'appelait encore les moulins du «Cul-des-Roches». François Robert, 1784: «Le voyageur ne descend point sans frémir dans ces usines assises sur des précipices. Leur bruit même, leurs mouvements et la nuit qui y règne ajoutent au saisissement qu'on y éprouve au premier abord.» Louis Simond, 1818: «Descendant par une sorte d'escalier glissant, on distingue, à la faible lueur d'une lampe, des constructions auxquelles les mauvais pas qu'il faut franchir, l'obscurité, le bruit, l'abîme sans fond au-dessous de soi, donnent une apparence surnaturelle qu'elles n'ont probablement pas.»

Le plus célèbre d'entre eux, le Danois Hans Christian Andersen, a visité les moulins souterrains en 1833. «Bien au-dessous du sol mugit un torrent. Personne, là-haut, ne s'en doute. L'eau tombe de plusieurs toises sur les roues bruissantes, qui tournent et menacent d'accrocher nos habits et de nous faire tourner avec elle. Les marches sur lesquelles nous nous trouvons sont usées et humides. Des murs de pierre l'eau ruisselle, et, tout près, s'ouvre l'abîme.»

Pôle touristique prisé

Cent septante ans après la visite de l'auteur des célèbres contes pour enfants, les lieux n'ont pas changé. Ou si peu. Les roues hydrauliques ne sont plus cinq mais deux, dont une, toute neuve, ajoutée à l'occasion de la mise en eau. Dans les boyaux étroits qui mènent dans la partie inférieure du gouffre, les escaliers de pierre ont été remplacés par des marches métalliques. Les garçons meuniers poudrés de farine ont laissé la place à des visiteurs pensifs qui transitent en silence, impressionnés par l'ingéniosité de leurs ancêtres.

On en oublierait presque que le site a longtemps été abandonné. Après la fermeture des moulins et l'installation d'un abattoir-frontière, la grotte est devenue dès le début du XXe siècle un dépotoir pour déchets carnés et eaux usées. Il a fallu toute l'abnégation d'un groupe de passionnés - la Confrérie des meuniers - pour leur rendre vie. Après quinze ans de travaux et l'excavation de plusieurs milliers de mettre cube de gravats, les moulins ont été inaugurés le 1er juillet 1987. Avec le musée et un bureau de tourisme neuchâtelois, ils constituent depuis lors un pôle touristique prisé qui attire environ 35000 visiteurs par année.

Caroline Calame espère que le retour de l'eau dans la grotte permettra d'améliorer ce chiffre «de quelques milliers». Pour la jeune conservatrice, là n'est pas l'essentiel. «C'est un atout de plus, c'est sûr. Mais le site en lui-même est déjà extraordinaire. Il attire un public très large, dont beaucoup de jeunes et de familles. Pour un musée historique, c'est plutôt rare.»

Samedi de 10h à 17h, visite guidée de la grotte et des installations, ateliers «moulins d'hier et d'aujourd'hui» pour les enfants, buvette. Accès: sortie du Locle en direction de la France.

Site internet: http://www.lesmoulins.ch