QUESTION JURASSIENNE

Moutier, mon amour

Les citoyens de Moutier se déterminent le 18 juin prochain sur l’appartenance cantonale de leur ville. Rester dans le canton de Berne ou rejoindre celui du Jura? Portrait de deux familles, de camps opposés, qui militent de père en fils

Un calme électrique règne à Moutier, ville de 7700 habitants nichée à la frontière entre les cantons du Jura et de Berne. Avant-dernier acte de la Question jurassienne qui a conduit à l’entrée en souveraineté du Jura en 1979 et au maintien du Jura bernois dans le canton de Berne en 2013, les citoyens prévôtois se détermineront le 18 juin sur leur appartenance cantonale. Deux communes proches, Belprahon et Sorvilier, pourraient encore décider de rejoindre le Jura ou de rester bernoises dans les trois mois suivant le scrutin prévôtois.

Pour de nombreux citoyens de Moutier, il s’agit avant tout d’une affaire de cœur

Avant le vote de Moutier, les cantons du Jura et de Berne ont produit une étude indépendante conjointe pour permettre aux citoyens de se déterminer sur la base de faits. Mais en mars dernier, le conseiller d’Etat bernois Bernhard Pulver le reconnaissait: «Les rapports d’experts qui établissent des comparaisons entre les cantons de Berne et du Jura sur une série de questions qui pouvaient être analysées de manière factuelle renvoient une image peu contrastée. Certains aspects sont plus favorables ici, d’autres là. Les différences ne sont jamais marquées.» Et son collègue UDC Christoph Neuhaus de poursuivre: «Pour de nombreux citoyens de Moutier, il s’agit avant tout d’une affaire de cœur.»

Côté jurassien, on ne dit pas autre chose. Dans son rapport à l’intention du parlement sur le vote de Moutier, l’exécutif jurassien le souligne: «Le gouvernement constate l’existence d’un lien affectif entre la population du canton du Jura et celle de la commune de Moutier, qui s’identifient l’une à l’autre. Il s’agit d’une amitié de longue date.»

Le 18 juin, l’avenir de Moutier se jouera donc principalement sur des considérations émotionnelles. Au sein des familles politisées de la ville, l’engagement pro-bernois ou pro-jurassien se transmet même en héritage.


«Se battre pour une autre appartenance cantonale n’est pas ringard»

Dans son bureau de l’Hôtel de Ville, le maire de Moutier, Marcel Winistoerfer, est fébrile. La campagne se durcit. Successeur de Maxime Zuber depuis le 1er août dernier, cet élu PDC a annoncé cette semaine à son Conseil municipal que les verrées à l’issue des séances seraient supprimées jusqu’en août. «C’est mieux comme ça. Le ton monte un peu. Cela dit, il n’y a aucune comparaison par rapport à l’époque.»

L’époque des plébiscites en cascade

L’époque, c’est celle des plébiscites en cascade de 1974 et 1975. Marcel Winistoerfer raconte, des étoiles dans les yeux: «J’étais à l’Ecole normale à Porrentruy, où j’apprenais le métier d’enseignant. Mais je revenais toutes les fins de semaine à Moutier. On habitait à côté de la gare. En face, il y avait les brigadiers.» Et des échauffourées entre policiers bernois et militants séparatistes. Un cauchemar? «Un rêve! Je me suis fait aspirer par le Jura.»

Originaires du canton de Soleure, les Winistoerfer arrivent à Moutier en 1955. Le père de Marcel, Max, est très engagé en politique. Il est aussi catholique et prend rapidement parti pour le Jura. La religion joue-t-elle aujourd’hui encore un rôle dans l’appartenance cantonale, Berne étant majoritairement protestant? Marcel Winistoerfer sourit: «Les Jurassiens, catholiques, sont plus colorés et vite pardonnés. Tandis que les Bernois, protestants, ont peur du conflit et sont des taiseux. Ce sont des clichés, mais ils ont du vrai.»

«Je me suis forgé une identité jurassienne par mes propres expériences»

Pourtant, la langue maternelle des Winistoerfer est ce dialecte que les Jurassiens caricaturent si volontiers. «Je n’ai jamais fait partie du Mouvement autonomiste jurassien parce qu’à l’époque, je n’ai pas tellement goûté le fait qu’on s’en prenne aux Suisses alémaniques. Ensuite, j’ai compris que c’était par opposition au canton de Berne», explique le maire, qui enseigne l’allemand à l’école primaire de la ville.

Dans le mal nommé Café de l’Ours, fief séparatiste à Moutier, Valentin Winistoerfer écoute son père avec un regard tendre et amusé. A 24 ans, il est vice-président du Conseil de Ville sous la bannière du Rauraque, formation de jeunes pro-jurassiens. «Contrairement à ce que peuvent penser beaucoup de gens, je me suis forgé une identité jurassienne par mes propres expériences», affirme-t-il. «Prenez la culture: le canton du Jura est un exemple à suivre», poursuit cet étudiant en littérature française et histoire à l’Université de Neuchâtel. «Sans jugement de valeur aucun, pour mon avenir, j’ai davantage envie de théâtre que de compétitions de tracteur pulling.»

«Prendre part à une nouvelle dynamique»

Quand on évoque leurs références jurassiennes, Marcel cite les «pères fondateurs» du canton du Jura, Béguelin, Schaffter, Voyame et son ami jurassien Serge Vifian. Valentin parle de François Lachat, mais met surtout en avant les musiciens jurassiens Carrousel et Sim’s. «Aux yeux du monde, il peut paraître ridicule de se battre pour une appartenance cantonale. Mais en intégrant un canton jeune – le Jura – qui a appris de ses erreurs et fait un excellent boulot, on a l’occasion de prendre part à une nouvelle dynamique», estime-t-il. Le Jura bernois politique, représenté par deux UDC au plus haut niveau, l’un au Conseil-exécutif et l’autre au Conseil national, l’«horripile».

Pas question pour autant de déménager si Moutier reste bernoise. «J’aime ma ville», dit tranquillement Valentin. Marcel bouillonne sur sa chaise. «A titre personnel, ce serait une déception inouïe. Et si Moutier reste bernoise, je ne me représenterai pas à la mairie, c’est certain.» Mais père et fils le savent: le 19 juin, les défis d’avenir au niveau municipal resteront les mêmes. «C’est l’emploi, le système sanitaire et le maintien de la ligne CFF Bâle-Genève dans les lignes prioritaires de la Confédération», cite le maire. «Et il faudrait amener une dynamique culturelle et économique au centre-ville», évoque le fils.


«Tout le monde ici est pro-bernois, il n’y a jamais eu de grand débat»

Ce jour-là, il pleuvine sur Moutier. Dès lors, sur la Montagne, à plus de 1100 mètres d’altitude, c’est carrément le retour de l’hiver. La route s’enfonce dans le brouillard: un dernier dos d’âne et on débouche au lieu dit Plaine Joux, chez la famille Tobler.

La ferme, sise sur un domaine de 19 hectares, jouxte le canton du Jura. Par beau temps, on voit Saulcy, de même que Saint-Brais et ses éoliennes si décriées par leurs détracteurs. Ici, pourtant, la Question jurassienne ne s’est jamais véritablement posée: «Tout le monde est pro-bernois, il n’y a jamais eu de grand débat», affirment Marc et Patrick Tobler. Le premier, âgé de 57 ans, est conseiller municipal à Moutier, responsable du dicastère des Finances. Son fils aîné, 33 ans, est polymécanicien dans le domaine recherche et développement d’une entreprise qu’il préfère ne pas citer pour séparer strictement sa vie professionnelle de la politique: il est président de l’UDC du Jura bernois.

Une omerta entoure le vote

Cette famille alémanique protestante, originaire d’Appenzell (Rhodes-Extérieures), est arrivée sur les hauteurs de Moutier en 1955. «Mes parents voulaient qu’on sache l’allemand. J’ai d’abord parlé le dialecte», raconte Marc Tobler. Aujourd’hui, pourtant, il se considère comme «un Romand, fier d’être Jurassien bernois». Les années de braise de la Question jurassienne résonnent en lui comme un lointain écho. L’adolescent qu’il était encore ne se souvient pas du 23 juin 1974, seulement du 16 mars 1975, date à laquelle les trois districts méridionaux ont décidé de rester bernois. «Je suis descendu à Moutier à vélomoteur et j’ai compris que nous avions gagné. Mais c’était le chaos.»

Une omerta entourant le vote

Une génération plus tard, Patrick Tobler n’a pas dévié des convictions paternelles: fidèle à l’UDC et à ses racines agrariennes, fidèle à un canton de Berne bilingue comme lui, fidèle à la patrie, pour laquelle il a même servi durant six mois au sein de la Swisscoy au Kosovo. Son entreprise ayant un site de production en Chine, ce polymécanicien qui effectue une formation complémentaire à Granges (SO) doit affronter le vent frisquet de la mondialisation. «Notre première préoccupation, c’est d’avoir un boulot, d’assurer l’avenir économique de cette région par le maintien d’une main-d’œuvre qualifiée capable de relever le défi du franc fort.»

Sous-entendu: «Ce n’est pas le rattachement de Moutier au Jura», un combat anachronique aux yeux des Tobler, dont le plus grand souhait est de clore définitivement la Question jurassienne, et même de «sceller» le dossier. Ils dénoncent l’«omerta» qui entoure ce vote, soit un climat malsain qui empêcherait les Jurassiens bernois de dire ce qu’ils pensent sans craindre d’ennuis. L’UDC y a pourtant contribué en publiant une affiche controversée sur laquelle on voit des rongeurs venus du Jura prêts à dévorer l’herbe plus verte de Moutier. Offensés, les Jurassiens se sont offusqués d’être assimilés à des rats. «Mais non, c’étaient juste des souris», se défend Patrick Tobler.

Climat tendu

A Moutier, le climat s’est tendu à trois semaines du vote. Mais rien à voir avec la violence verbale – et parfois même physique – des années 1970. Tout le monde en est conscient: «Il faudra refermer les plaies alors qu’une moitié de la ville sera déçue le 18 juin», relève Marc Tobler. Ce sera plus difficile pour les militants les plus engagés: «Je ne peux pas m’imaginer vivre dans le Jura», avoue Patrick Tobler, qui peine à en nommer les ministres. Pour son père, le dilemme sera moins cornélien.

Comme il faudra régler la succession du domaine qui reviendra à son deuxième fils Pascal, sa femme Bernadette et lui devront de toute façon déménager dans quelques années. Ils auront davantage le loisir de rester en terres bernoises si Moutier devient jurassienne.

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