Deux drapeaux se défient sur les hauteurs de Moutier. Au sud, l’ours bernois flotte au sommet d’un silo agricole. Au nord, la crosse jurassienne décore une paroi rocheuse. Entre eux, 7400 habitants attendent d’être fixés sur leur destin. Le 28 mars prochain, les ayants droit se rendront aux urnes pour revoter sur l’appartenance cantonale de la commune, près de quatre ans après un premier scrutin annulé en août 2019 par le Tribunal administratif bernois, à la suite de multiples recours.

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En ce jeudi de décembre, l’ambiance est calme à Moutier. Les rares discussions de cafés portent davantage sur le covid que sur l’avenir institutionnel de la commune. Les tensions n’ont pas pour autant disparu. Commerçants boycottés en raison de leur orientation politique, aussi bien bernoise que jurassienne, passes d’armes entre élus au législatif ou prises de bec entre convaincus sur les réseaux sociaux restent une réalité. Lorsque l’on évoque ces cas, le terme «bac à sable» revient invariablement dans la bouche de nos interlocuteurs.

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Le principal enjeu de la campagne sera pour les deux camps de rallier les nouveaux habitants arrivés à Moutier depuis le vote du 18 juin 2017. Avant ce scrutin, 4579 ayants droit avaient été recensés. En extrapolant les mouvements de population communiqués par la Chancellerie municipale pour la période 2017-2019, on peut estimer qu’entre le premier scrutin et fin 2020 un peu plus de 700 d’entre eux ont quitté la commune, alors que près de 600 autres y ont déposé leurs papiers. De quoi faire pencher la balance dans un nouveau vote qui s’annonce aussi serré que le précédent. Contactée, la municipalité confirme les données disponibles publiquement mais ne commente pas nos estimations.

Non séparatiste plutôt qu’anti-séparatiste

Le comité autonomiste Moutier ville jurassienne est entré dans la course fin octobre, suivi une semaine plus tard par le comité MoutierPlus, qui se définit comme non séparatiste plutôt qu’anti-séparatiste. Une nuance à laquelle tient Steve Léchot, l’un de ses porte-parole, que nous rencontrons dans son atelier. «Par analogie, je suis non fumeur, pas anti-fumeurs. Nous affirmons simplement que le séparatisme appartient définitivement au passé.» Cette stratégie doit permettre au comité d’élargir sa base.

Les arguments pour un maintien dans le Jura bernois sont peu ou prou les mêmes qu’en 2017: faire de Moutier une ville de plus de 10 000 habitants en fusionnant avec les communes voisines, école à journée continue inexistante dans le Jura, risque de disparition des filières de formation, soutiens cantonaux importants aux entreprises et aux secteurs frappés par le covid et intervention de Berne dans le maintien de l’Hôpital de Moutier. «Les travaux menés sur ce dossier ces trois dernières années démontrent que les collaborations sont au cœur de l’avenir», précise Steve Léchot.

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Comment faire passer ses idées en période de crise sanitaire? «Nous prévoyons des petits moments de rencontre avec les citoyens, des distributions de tous-ménages, des messages et vidéos sur les réseaux sociaux. Mais nous n’irons pas faire de porte-à-porte, cela nous semble actuellement particulièrement inadéquat et nous respectons la sphère privée», répond le porte-parole. Son pronostic: une victoire du «non» avec 2 à 3% d’avance.

La crise sanitaire, une chape de plomb

Nous retrouvons ensuite Cédric Erard, directeur de campagne de Moutier ville jurassienne, dans un café où quelques retraités jouent aux cartes. Il relève d’entrée que l’ambiance à Moutier est très différente de celle de 2017: «Les mesures sanitaires constituent une chape de plomb. Les gens échangent moins, et nous ne pouvons pas mener campagne comme nous le voudrions.»

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Moutier ville jurassienne aime réunir ses sympathisants lors de grands événements festifs, ce qui est actuellement impossible. «Nous faisons du porte-à-porte dans le plus strict respect des mesures sanitaires. Le but n’est pas de convaincre mais d’entendre les préoccupations des citoyens pour y répondre au mieux», poursuit Cédric Erard. Tous-ménages, affiches, moments de rencontre et vidéos sont aussi au programme, de manière mesurée pour ne pas lasser les gens.

Comme en 2017, les arguments autonomistes porteront principalement sur l’identité culturelle, la fiscalité que des rapports d’experts disent plus avantageuse dans le Jura, une représentation politique renforcée et l’hôpital. «Nous ne voulons surtout pas l’instrumentaliser mais rappeler que son avenir ne dépend pas du vote, ce que confirme régulièrement son conseil d’administration.» Le comité ajoute ne plus rien attendre de Berne, qu’il accuse de délaisser la ville en déménageant des services cantonaux dans d’autres communes. «Nous proposons un projet d’avenir, là où nos adversaires se contentent de dire que nos idées sont mauvaises, sans rien proposer en contrepartie.»

La pandémie survient au plus mauvais moment pour Moutier ville jurassienne. «Nous partons avec un handicap. Ce n’est déjà pas facile de demander le changement en temps normal, et ça l’est encore moins dans la situation d’incertitude actuelle.» S’il se dit confiant de confirmer le vote de 2017, de nouveau de manière serrée, il redoute qu’un résultat inverse «ne soit très mal perçu dans le camp autonomiste, sachant que le contexte n’est pas le même».

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Le vote, et après?

D’ici au 28 mars, les deux comités ne s’attendent pas à une escalade. L’inquiétude concerne surtout l’après-vote. Pour Moutier ville jurassienne, «La paix ne sera possible que lorsque Moutier rejoindra le Jura. Les autonomistes sont trop nombreux pour s’écraser. Selon nos estimations basées sur de précédents scrutins, ils représentent 55% de la population prévôtoise, alors que le camp adverse ne pèse que 20% auxquels s’ajoutent 25% de personnes qui n’ont pas encore un avis tranché. Au sein du comité, nous accepterons le résultat quel qu’il soit, mais un refus engendrerait forcément une réaction qui reste à définir.»

Ce discours passe mal du côté de MoutierPlus. «La démocratie elle-même est en jeu. Nous attendons une attitude souveraine et une prise de position claire des autorités communales et des cantons concernés, dans un esprit d’apaisement et respectueux de la démocratie.» S’il affirme lui aussi qu’il acceptera le résultat, le comité rappelle que «la démocratie ne s’arrête pas au jour du scrutin et inclut naturellement les procédures de recours, qui peuvent se jouer jusqu’au Tribunal fédéral. Seul un résultat irréprochable sera accepté de tous.»

Pour limiter au maximum les possibilités de recours, le vote sera une nouvelle fois placé sous la surveillance de l’Office fédéral de la justice, avec des mesures renforcées. MoutierPlus s’en dit satisfait, tout en relevant que cela «témoigne des dérives auxquelles le combat séparatiste a abouti». Moutier ville jurassienne se montre plus dubitatif: «On nous promettait déjà en 2017 que tout avait été fait en ce sens et qu’il s’agissait du vote le plus surveillé de l’histoire suisse. Nous avons été un peu naïfs de le croire.» L’ambiance du 28 mars sera assurément plus électrique que celle de ce jeudi de décembre.