Ambiance

À Moutier, les larmes de la liberté

Une émotion sans pareille a gagné les Prévôtois dimanche, et plus largement, les Jurassiens venus vivre à Moutier un jour dont le pays se souviendra. Disons-le ainsi: la démocratie a réussi son coup

Si l’on critique le manque de conscience étatique de notre société ou son individualisme, il fallait être à Moutier dimanche. Il fallait voir la fontaine de l’Hôtel de ville remplie de jus de bélier (le cocktail des séparatistes) pour s’abreuver de victoire. Il fallait chanter de toute voix l’hymne de la Rauracienne, entouré de 5000 Jurassiens sur la place de la gare. Il fallait pleurer avec les militants séparatistes, qu’ils aient 20 ans, qu’ils en aient 75, à l’heure de la proclamation du oui; les voir remporter la bataille de leur vie.

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Divergences politiques mises de côtés

«Pourquoi est-ce si émotionnel? Parce que l’on essaie de réparer une erreur qui date de 1815», répond l’ancien ministre jurassien Philippe Receveur, les yeux rouges, comme tous autour de lui à l’annonce des résultats. «Au congrès de Vienne, on a redistribué l’ancien évêché de Bâle qui appartenait à la France. Le Jura a été donné à Berne pour compenser leur perte de Vaud et Argovie. Depuis ce temps-là, notre peuple ressent une injustice».

Autour de la table, sur la terrasse de l’hôtel de la gare à Moutier, des PDC, des PLR, des socialistes, un POP, un UDC. Aujourd’hui, les couleurs partisanes sont effacées au profit d’un combat plus important: «rendre» Moutier au Jura. «On reprendra nos divergences politiques plus tard», rient les élus en trinquant ensemble.

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Racontez-le à tout le monde, petite, dites leur notre joie! Nous vivons une journée historique

François Lachat a failli à ses principes: il s’est endormi avec un cachet samedi soir, sinon trouver le sommeil aurait été impossible. Le dernier père fondateur du Jura, dont il a présidé la Constituante puis le gouvernement, vit, nous glisse-t-il, «la journée de sa vie».

Dimanche après-midi, les heures passent et les résultats sont toujours repoussés, vérification des cartes de légitimation puis recomptage des voix. La tension monte. «Si c’est non, on ne s’arrêtera pas. Ce serait oublier la pugnacité des Jurassiens», jure François Lachat, un badge «Moutier ville jurassienne» épinglé à la poitrine. La place de la gare, brûlant sous le soleil, est rouge et blanche de drapeaux. Plus un centimètre n’est libre. La fanfare accompagne les chants inquiets des militants passionnés. Et puis, une clameur populaire s’empare de la foule. C’est un oui, qu’ont voté les Prévôtois avec 88% de participation, et François Lachat fond en larmes. «Racontez-le à tout le monde, petite, dites leur notre joie! Nous vivons une journée historique», pleure-t-il en tombant dans les bras de ses amis.

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L’hymne jurassien retentit

Marcel Winistoerfer, le maire de la ville, ne cherche pas non plus à cacher son émotion: «Moutier va enfin décoller, nous allons pouvoir construire quelque chose. Être jurassien nous fera peser plus lourd au niveau politique», déclare-t-il. Avant que le cortège ne commence et ne traverse toute la ville, entraînant des milliers de personnes menées par le symbole des autonomistes, le grand bélier de bois, l’hymne jurassien retentit dans Moutier.

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Les Prévôtois, nouveaux enfants du canton du Jura, chantent en chœur l’espoir des jours plus beaux: «Sous les drapeaux de la libre Helvétie, que d’âge en âge on chante ce refrain: Unissez-vous, fils de la Rauracie et donnez-vous la main, et donnez-vous la main!» La fête durera toute la nuit. Le restaurant du soleil l’a indiqué dans ses horaires: il fermera «quand on en aura assez».

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