Jura

Moutier: sous les recours, la braise

Une année après le vote historique du 18 juin 2017, le transfert de la ville dans le Jura se trouve dans l’impasse. Recours en rafale, suspicion généralisée, accusations de tricherie bloquent le processus et crispent les fronts. L’ambiance dans la cité prévôtoise est devenue délétère

Peint à l’entrée des gorges qui ont tant inspiré Goethe, un imposant drapeau jurassien surplombe la gare de Moutier. Pourtant, à l’approche du premier anniversaire du vote du 18 juin 2017, la route qui mène de Berne au Jura s’est transformée en chemin de croix. «En une année, rien n’a avancé, les deux cantons n’ont même pas commencé à discuter des conditions. On en est au même stade qu’au matin du lundi 19 juin 2017, l’excès d’enthousiasme en moins», déplore le porte-parole de Moutier ville jurassienne, Valentin Zuber, figure de proue du camp séparatiste. La raison de ces blocages? Des recours en cascade qui embrasent les esprits. «Il y a davantage de tensions aujourd’hui que durant la campagne», reconnaît le jeune socialiste.

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Pourtant le vote positif des Prévôtois devait permettre d’apposer un point final à cette Question jurassienne ouverte en 1815 au Congrès de Vienne lorsque les grandes puissances européennes ont rattaché de manière autoritaire l’ancien évêché de Bâle au canton de Berne en compensation de la perte de Vaud et d’Argovie. Le scrutin était surtout censé réparer une erreur jugée historique par «les fils de la Rauracie». Lorsque le canton du Jura est officiellement créé le 1er janvier 1979, Moutier, berceau du combat autonomiste, reste en marge, écartelée entre les deux régions.

137 voix d’écart

Ce 18 juin 2017, c’est la septième fois depuis 1959 que la population de la ville se prononce sur son appartenance cantonale. Le résultat: 51,7% de oui au transfert de Moutier, soit un écart de 137 voix sur un total de 4000 votants. Alors que les séparatistes fêtent leur victoire dans une liesse indescriptible au milieu d’une marée de drapeaux jurassiens, les vaincus accusent le coup. «Quand je repense au vote, ça me tire encore les larmes. De l’extérieur, c’est impossible de comprendre ce que nous avons ressenti ce jour-là», confie Pascal Tobler, membre du groupe Sanglier, créé en 1973 avec comme but le maintien à Berne.

Immédiatement, les pro-bernois déposent une rafale de recours, dénonçant notamment l’impartialité des autorités communales à majorité autonomiste. Ils ne sont pas loin de crier au complot. En mars, le journal SonntagsZeitung compare Moutier à une république bananière, relayant des accusations de tourisme électoral. Infondées, celles-ci ont depuis été classées par la justice. «Nous avons été irréprochables», insiste Valentin Zuber, rappelant que le scrutin, mené sous contrôle de la Confédération, a été le plus surveillé de l’histoire helvétique.

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Ville coupée en deux

Mais face à l’incertitude, les fronts se crispent. La rancœur des uns et l’impatience des autres empêchent les plaies de se refermer. «Des habitants vont faire la course ailleurs, à Bassecourt (JU) ou à Reconvilier (BE) – c’est selon – pour ne pas avoir à se croiser, constate la socialiste Marcelle Forster, ancienne présidente du Conseil du Jura bernois. Je craignais que le vote ne divise la population, c’est encore pire que ce que j’imaginais.» Un tableau sombre que nuance le maire, Marcel Winistoerfer: «Je ne sens pas ces tensions dans la vie de tous les jours, mais il est vrai qu’au niveau politique, c’est devenu irrespirable. On n’arrive plus à s’écouter. On n’est plus que dans l’invective.»

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Reste que le mal est profond. En janvier, un groupe de citoyens fonde l’association Moutier résiste. Forte de 400 membres, elle conteste la légitimité du vote. Jeudi, une délégation est allée rencontrer les députés bernois, afin de leur demander «aide et assistance». «Les séparatistes clament que Moutier rentre enfin à la maison, c’est faux, insiste André Doriot, porte-parole du comité. La cité est bernoise et protestante. Durant des décennies, ses usines ont attiré une main-d’œuvre du nord. Mais plutôt que de s’intégrer, les catholiques jurassiens ont brandi leur drapeau avec la crosse. Et aujourd’hui, ces nouveaux venus veulent transférer leur lieu d’accueil vers leur pays d’origine.»

«Un déni de démocratie»

Ce recours à histoire interpelle Marcel Winistoerfer: «On peut brandir le traité de combourgeoisie de 1486 entre Moutier et Berne, mais la réalité est que, depuis trente ans, la population a systématiquement élu une majorité autonomiste tant à l’exécutif qu’au législatif de la ville. Surtout, en juin dernier, nous avons gagné. Ne pas le reconnaître est un déni de démocratie.» Marcel Winistoerfer aimerait apaiser les tensions, faire comprendre à ses concitoyens tous les avantages d’un transfert de Moutier, qui, avec 7500 âmes, aura davantage de poids dans le Jura que dans le «Grosskanton» et son million d’habitants. Mais, de par son engagement séparatiste, l’élu PDC est désormais suspect aux yeux des pro-bernois. «Il n’est plus le maire de tous», tacle Pascal Tobler.

Probablement jusqu’au Tribunal fédéral

Dans ces conditions, la date donnée initialement pour l’entrée de Moutier dans le Jura, soit le 1er janvier 2021, paraît difficile à tenir. La préfecture statuera sur les recours cet automne, étape qui devrait permettre d’ouvrir la porte aux négociations et à l’établissement du concordat intercantonal. La situation juridique risque cependant de ne pas être clarifiée pour autant, car les décisions de la préfecture feront probablement l’objet de nouveaux recours, qui pourraient remonter jusqu’au Tribunal fédéral.

Pour sortir de l’impasse, le conseiller national Manfred Bühler a proposé que Moutier vote une seconde fois. «Il faut remettre la question sur le plan politique, sinon elle sera tranchée sur le bureau d’un juge», plaide l’UDC. La proposition est inacceptable pour les pro-jurassiens. «Il n’y a aucune raison de revoter. Même si c’est difficile, les Bernois doivent accepter le verdict des urnes», lance encore Valentin Zuber, rappelant qu’ils ont «réussi à résoudre une tension à la nord-irlandaise par la voie démocratique.»

Le souvenir des émeutes

Ils sont nombreux en effet à se souvenir de ces pancartes comparant la cité prévôtoise à Belfast et des scènes de désolation au matin du 8 septembre 1975, le lendemain des «émeutes de Moutier»: rues dépavées, barbelés, vitres brisées et les chars Mowag des grenadiers bernois tenant les rues après une nuit d’affrontement avec les manifestants séparatistes. «Nous marchons sur des braises, prévient encore Valentin Zuber. Il ne faudrait pas réveiller le volcan.»

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