Moutier

Moutier, le rocailleux chemin de la réconciliation

Changer les paroles de «La Rauracienne»? Rendre la pierre d’Unspunnen? Le débat s’ouvre côté jurassien sur la manière de tendre la main aux pro-Bernois de Moutier, en deuil

Cent-trente-sept voix d’écart et des drapeaux jurassiens qui déferlent sur sa ville. Ces images trottent encore dans la tête de Marcelle Forster. Près d’un mois après le vote de Moutier sur son appartenance cantonale (51,7% des voix en faveur d’un rattachement au canton du Jura), cette socialiste engagée pour le maintien dans le canton de Berne se dit elle-même surprise par les sentiments qui l’ont envahie au soir du 18 juin.

«Je ne pensais pas éprouver cela. Je ne suis pas une femme de drapeau ou de frontière. J’ai plus envie de chanter «L’Internationale» que «La Rauracienne» (ndlr: l’hymne du canton du Jura). Je me suis réveillée le 19 juin en me disant: ce n’est plus chez moi. C’est très fort et plus difficile que je ne l’imaginais.» Marcelle Forster en a conscience: «Faire mon deuil prendra du temps.»

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«Je ne lèverai jamais les mains»

Au-delà de la nécessité de dialoguer avec les antiséparatistes de Moutier, le débat s’est ouvert dans le Jura sur l’opportunité de parvenir à un geste symbolique favorisant la réconciliation. Des citoyens ont interpellé le gouvernement. Ils proposent de réécrire «La Rauracienne», cette chanson originale de Xavier Stockmar datant de 1830 dont les paroles ont été transformées en 1950 par Roland Béguelin et Roger Schaffter.

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L’air révolutionnaire qui appelle à «briser les fers d’un injuste destin» a accompagné toutes les étapes de la création du jeune canton. Mais les appels à l’unité des «fils de la Rauracie» et les mains levées qui ponctuent les refrains causent de l’urticaire aux pro-Bernois. «Je ne lèverai jamais les mains», jure ainsi Patrick Tobler, président de l’UDC du Jura bernois et habitant de Moutier.

Gouvernement ouvert

Faut-il adapter «La Rauracienne»? «Ce n’est pas une priorité politique, répond Nathalie Barthoulot (PS), la présidente du gouvernement jurassien. Cette idée est toutefois dans l’air du temps et elle sera analysée en temps opportun.»

D’autres Jurassiens rappellent que le groupe Bélier est sans doute toujours en possession de la pierre d’Unspunnen, subtilisée en 2005 dans un hôtel d’Interlaken. Rendre le mythique poids pourrait marquer un signe de bonne volonté. Tout en notant que le gouvernement n’a entamé aucune tractation ni pris aucun contact en ce sens, Nathalie Barthoulot note qu’«il est vrai que si la reddition de la pierre d’Unspunnen pouvait contribuer à apaiser les antiséparatistes, ce geste serait perçu comme positif par le gouvernement jurassien».

Le temps, seul remède

Mais l’exécutif est avant tout persuadé d’une chose: seul le temps permettra aux esprits de s’apaiser. Le gouvernement s’engage à associer pleinement les antiséparatistes au processus de transfert de leur ville dans le canton du Jura. «Il s’agira de leur tendre les bras à chaque occasion, de veiller à leur intégration positive et de favoriser le dialogue avec eux», promet Nathalie Barthoulot.

Delémont est aussi ouvert à un ajustement de la Constitution, qui devra de toute manière être révisée dans le cadre du redécoupage politique à venir, pour y acter la fin de la question jurassienne. Le fameux article 138, qui prévoit l’accueil par le canton du Jura de «toute partie du territoire jurassien directement concerné par le scrutin du 23 juin 1974», pourrait être abrogé.

«Nouvelle dynamique»

«Changer les paroles de «La Rauracienne» serait peut-être offrir aux personnes qui ont voté non à Moutier une chose dont elles n’ont pas envie», renchérit Frédéric Lovis (PCSI), le président du parlement jurassien. Lui aussi mise sur le dialogue et la reconnaissance des doléances des antiséparatistes.

Mais il évoque aussi une «nouvelle dynamique» au sein des autorités jurassiennes susceptible de favoriser l’apaisement et la collaboration. Et de rappeler: «A la suite du plébiscite de 1974, il y avait aussi des pro-Bernois très déçus. Or certains sont devenus par la suite d’excellents politiciens jurassiens. Cela ne va pas se faire en un an, mais progressivement, en les intégrant.»

Deuil trop frais

D’une voix douce, Marcelle Forster qualifie tout geste symbolique d’apaisement de «prématuré». Patrick Tobler lance: «S’ils veulent changer quelque chose, alors qu’ils changent leur drapeau.» Avant de se reprendre: «Mais même… On nous a enlevés du cadre où on a évolué. On se lève le matin et toutes les certitudes et envies régionales se sont écroulées. Ce n’est plus la région comme on l’a connue. Les gens espèrent maintenant que le gouvernement jurassien tienne ses promesses, surtout au niveau des emplois.» 


Sept recours contre le scrutin du 18 juin

Depuis le vote d’autodétermination de Moutier, sept recours ont été déposés à la préfecture du Jura bernois. La plupart portent sur des faits ou propos de campagne. Mais pas seulement. «On nous accuse d’être de mauvais perdants à cause des recours. Mais des gens nous disent que des enfants de Moutier sont revenus s’installer dans la ville pour pouvoir voter, qu’il y a eu des pressions sur telle ou telle personne, affirme Marcelle Forster, membre du comité de campagne pour le maintien de Moutier dans le canton de Berne. Pour pouvoir faire mon deuil, j’ai besoin de savoir si c’est vraiment la volonté des Prévôtois qui s’est exprimée.»

Je peux confirmer que le processus de vote lui-même, d’un point de vue technique, s’est déroulé de manière correcte

Scrutin le plus surveillé de l’histoire suisse, le vote du 18 juin a-t-il été entaché d’irrégularités? «Je peux confirmer que le processus de vote lui-même, d’un point de vue technique, s’est déroulé de manière correcte», réaffirme le chef de la mission d’observation déléguée par l’Office fédéral de la justice, Jean-Christophe Geiser. Avant le scrutin, le jeudi soir, les observateurs neutres de la Confédération ont contrôlé systématiquement les cartes de légitimation, mises en regard avec les actes de domiciliation.

Depuis janvier, la chancellerie d’Etat bernoise a par ailleurs eu la mission de surveiller les fluctuations du registre des habitants. Il y aurait eu avant le vote une à deux nouvelles personnes fraîchement domiciliées à Moutier. Une troisième, dénoncée comme résidente «fictive» de la ville aux observateurs du vote, figurait néanmoins dans le registre des habitants depuis environ trois ans. Mais le résultat serré du scrutin (51,7% de oui) avive les doutes. «S’il y avait eu 300 à 400 voix d’écarts, il aurait été plus facile de tourner la page», admet Marcelle Forster.

(L. B.)

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