Jura bernois

Moutier, un hôpital aux urgences

Face au double défi des tarifs Tarmed en baisse et du départ de la commune pour le canton du Jura, le site de Moutier s’est affaibli financièrement. Si l’opérationnel fonctionne, la politique faillit pour l’instant à ses responsabilités

Ces dernières années, tout est étonnamment bien allé en matière de politique hospitalière dans le Jura bernois. Mais les chiffres de l’Hôpital de Moutier passent au rouge en 2018. Le déficit – le premier depuis 2013 – devrait atteindre entre 1 et 2 millions de francs sur un chiffre d’affaires de quelque 42 millions. Une situation qui n’est pas dramatique en soi, mais qui souligne l’impérieuse nécessité d’établir rapidement une feuille de route concernant l’avenir de cet hôpital. Or, on est loin d’en prendre le chemin: à quelques jours de la décision de la préfète Stéphanie Niederhauser quant à la validité du vote sur le destin de la commune de Moutier, les deux gouvernements jurassien et bernois se rejettent la responsabilité des atermoiements dans ce dossier.

L’Hôpital de Moutier, qui emploie 380 collaborateurs – pour 300 équivalents plein-temps –, est un poumon économique non seulement pour la commune, mais aussi pour toute la région. Depuis ces derniers temps, son personnel s’inquiète pour l’avenir du site. «Actuellement, nous sommes dans le brouillard quant à un plan concret pour l’avenir», constate Anthony Picard, président du conseil d’administration de l’Hôpital de Moutier, qui a été séparé du site de Saint-Imier au sein de l’Hôpital du Jura bernois (HJB).

Prestations ambulatoires moins bien rémunérées

«Depuis un an, l’affaiblissement du site de Moutier est réel», déplore-t-il. La situation politique confuse, qui empêche tout investissement, n’est évidemment pas seule en cause. Une conjonction de facteurs y contribue. Les tarifs de Tarmed baissent et le transfert de plus en plus d’opérations du stationnaire vers l’ambulatoire n’arrange pas les choses. Cela débouche sur un paradoxe: la fréquentation de l’hôpital est certes en légère hausse, mais les prestations sont moins rémunérées.

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D’où l’urgence de lever les incertitudes qui planent telle une épée de Damoclès sur l’avenir de l’hôpital. Lors de la séance tripartite du 10 septembre, les délégations aux affaires jurassiennes des deux cantons, sur proposition de la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga, se sont penchées sur la question. Elles ont convenu de mettre en place un groupe de travail, qui se réunira pour la première fois le 19 novembre prochain. D’ores et déjà, Anthony Picard avertit: «La politisation du dossier nuit à la sécurité de l’emploi. Je souhaite que ce groupe avance vite et conclue son travail par des propositions concrètes d’ici au mois de mai 2019 au plus tard.»

Bonne collaboration opérationnelle

C’est tout le défi qui attend le conseil d’administration de l’hôpital et les deux cantons après le vote du 18 juin 2017, qui a vu Moutier divorcer de Berne pour rejoindre le Jura. En raison des recours qui ont suivi ce scrutin, la situation politique risque de rester enlisée jusqu’à un probable arrêt du Tribunal fédéral, qui ne tombera pas avant 2020. Une date que ne peut se permettre d’attendre l’hôpital, que pourraient quitter ses meilleurs médecins.

Sur le plan opérationnel, il n’y a pas de problème. Les deux acteurs que sont l’Hôpital du Jura (H-JU) et celui du Jura bernois (HJB) ont intensifié leur collaboration avec une nouvelle convention qui permet aux médecins d’opérer sur les deux sites. Politiquement, en revanche, la situation est beaucoup plus tendue.

«Il faut prendre les bonnes décisions aujourd’hui. Attendre, c’est disparaître», souligne le directeur bernois de la Santé, Pierre Alain Schnegg. Il s’agit de relever le défi des opérations qui se font désormais en ambulatoire, soit sans que le patient passe la nuit à l’hôpital, un défi qui implique une réorganisation des processus opératoires.

La variante du «ménage à trois»

Dans ce contexte, le conseiller exécutif bernois a proposé en juillet dernier une vente du site de Moutier. De son côté, le groupe de cliniques privées Swiss Medical Network (SMN) de Genolier s’est dit intéressé. «Nous sommes prêts à entrer dans un processus d’acquisition à deux partenaires avec le Jura, voire même à trois avec Berne dans un stade initial», déclare le président de son conseil d’administration, Raymond Loretan. «Mais nous ne gérerons en aucun cas ce site tout seuls», précise-t-il.

Et le canton du Jura? Son gouvernement a toujours dit que sa préférence allait à l’intégration du site de Moutier dans la structure de l’Hôpital du Jura avant que des missions spécifiques ne lui soient confiées. Le ministre Charles Juillard rectifie l’impression qu’a pu donner le fait de saisir le Tribunal fédéral. «Nous ne voulons pas empêcher la vente à tout prix, mais tenons à être associés aux décisions si c’est la meilleure hypothèse retenue», insiste-t-il. Un «ménage à trois» n’est donc pas totalement exclu s’il pouvait s’intégrer dans une planification hospitalière intercantonale.

C’est ici qu’on sent que les deux cantons sont à couteaux tirés sur ce dossier: «Encore faut-il un partenaire pour une telle planification», persifle Charles Juillard à l’intention du canton de Berne. Lequel rejette ce reproche: «La démarche du gouvernement jurassien de s’adresser au Tribunal fédéral est un coup de poignard qui risque de compromettre l’avenir de l’hôpital», rétorque Pierre Alain Schnegg.

Le temps des joutes verbales est désormais révolu. C’est le maintien de centaines d’emplois qui est en jeu.

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