Récit

A Moutier, une drôle de paix règne avant le vote fatidique

Le 18 juin 2017, les Prévôtois décideront s’ils restent bernois ou s’ils deviennent jurassiens. Un vote pour changer de canton, la démarche est rare en Suisse. Le résultat est incertain. La ville est coupée en trois camps: les autonomistes, les loyalistes et les indifférents. Plongée dans une cité sous tension politique latente

C’est une petite ville industrielle, coincée entre les montagnes, qu’on traverse le plus souvent sans s’arrêter. En train et en voiture. Encore qu’en voiture, avec l’achèvement de la Transjurane, on la contourne désormais par les tunnels du Raimeux et du Graitery.

Moutier veut changer de canton. Elle votera le 18 juin. Le résultat est incertain. Comme le reste du Jura et du Jura bernois, Moutier s’est déjà exprimée sur son appartenance cantonale, en 1974, 1975 et 1998. Des scrutins favorables au maintien dans le canton de Berne. Doublés, dans les années 1970, de violences et de ségrégations entre «pro» et «anti», ce qu’on appelle pudiquement aujourd’hui les années de braises.

Des observateurs fédéraux

Ce sera l’ultime acte d’une Question jurassienne qui a débouché notamment sur la création du canton du Jura en 1979 et la partition de la région jurassienne rattachée au canton de Berne en 1815. La perspective du scrutin fait resurgir la crainte d’une remontée des tensions. La Confédération enverra des observateurs le 18 juin.

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A quatre mois du vote décisif, Moutier baigne dans la tranquillité hivernale, profitant du soleil alors que le Plateau est sous le brouillard. Partisans et adversaires du transfert cantonal ont peint et repeint le grand écusson cantonal qui surplombe la ville. Mais dans la cité, pas d’affiche, pas de signe qu’un lieu serait plutôt séparatiste ou loyaliste bernois. Il faut interroger les acteurs pour palper une petite tension latente, exclusivement politique. Pas de mur de Berlin virtuel en Prévôté, pas de quartier fermé clanique, Moutier n’est ni Belfast ni Jerusalem.

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«Aucun sens d’être loyaliste bernois à Moutier»

S’il salue la «pax Moutier» actuelle, Valentin Zuber, 27 ans, fils de l’ancien maire autonomiste Maxime Zuber, délégué culturel du canton du Jura, relève que faire de la politique à Moutier, ce n’est pas la même chose qu’ailleurs. «C’est lié à l’histoire bien sûr. Nous avons un questionnement démocratique profond: dans quel cadre institutionnel nous sentons-nous le mieux? C’est évidemment celui du Jura, dont nous sommes géographiquement, culturellement et politiquement les plus proches.»

Il constate des caractéristiques des camps opposés. Religieuses notamment. «75% des paroissiens du culte protestant sont probernois et 75% des catholiques sont autonomistes. Nos visites chez les habitants nous ont montré que plus le niveau socioéducatif est élevé, plus il y a une tendance à s’ouvrir au oui au transfert.» Et d’en conclure que, «pour ceux qui n’ont pas de cicatrices des années de braises, il ne fait aucun sens d’être loyaliste bernois à Moutier».

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L’avocat François Boillat, 73 ans, et la logopédiste wallonne vivant à Moutier depuis plus de 40 ans Chantal Mérillat, sont eux de «vieux séparatistes». Encore que François Boillat avait voté non en 1998, préférant au seul transfert de Moutier la réunification de tout le Jura. Il fut voué aux gémonies. «Le vote de 2013 ayant enterré le projet de réunir le Jura, il est logique aujourd’hui de prôner le seul transfert de Moutier», dit-il.

Boulangeries et cafés divisés

Biennois ayant étudié à Porrentruy, greffier à Berne et installé depuis près d’un demi-siècle à Moutier, François Boillat ne voit plus d’excitation particulière liée à la Question jurassienne. «Ma clientèle provient de tous les bords, Moutier est sorti de cette dichotomie probernois-séparatiste, et je m’en réjouis. Seuls les partis politiques en gardent les stigmates. Au législatif de la ville, les probernois sont d’un côté, les séparatistes de l’autre, traversant les habituels clivages gauche-droite.» Et d’affirmer que, même si la vie quotidienne des Prévôtois ne sera pas chamboulée, «dans le Jura, Moutier sera considérée, alors qu’à Berne, elle n’est rien. La Question jurassienne close, elle deviendra une lointaine banlieue de Bienne».

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Chantal Mérillat conteste, elle, l’anachronisme d’une votation sur son appartenance cantonale. «A l’heure de la mondialisation, il faut avoir les pieds solidement posés quelque part et appartenir à une communauté. La nôtre est jurassienne et francophone. La chance de Moutier de s’émanciper, c’est de s’allier au canton du Jura.»

C’est dans les détails que se cachent les différences. Même si on estime qu’on s’y rend surtout par habitudes, on sait qu’une boulangerie est d’obédience autonomiste, «Chez Werth» et l’autre antiséparatiste, «Chez Schupisser». Certains cafés sont attribués à un camp, le Cheval Blanc aux antiséparatistes, l’Ours, la Gare ou le Soleil aux autonomistes.

«Heureusement, je suis du bon côté»

«Si vous m’aviez invité à la Gare, j’y serais venu», rétorque Marc Tobler, 57 ans, conseiller municipal UDC depuis 11 ans. Agriculteur et fervent défenseur du maintien de Moutier dans le canton de Berne. Un homme de la Montagne de Moutier où vivent quelque 70 personnes, à 1150 mètres d’altitude et à 6 kilomètres de la ville. «C’est un bon nid de probernois», rigole Marc Tobler, saluant ses collègues agriculteurs. En français. «Il n’y a pas si longtemps, on se parlait en allemand. Nous sommes tous bilingues ici. Mais ça change, on doit veiller à ce que nos enfants parlent encore l’allemand.» Son exploitation agricole est contiguë au canton du Jura, au village de Soulce, commune de Haute-Sorne. «Oui oui, je vois les Jurassiens tous les jours, les éoliennes de Saint-Brais. Mais heureusement, je suis du bon côté.»

Il rompt une lance envers ceux qui cataloguent les habitants en fonction de leur patronyme. «Voyez les Zumbach, Zuber ou l’actuel maire Winistoerfer, des noms alémaniques pour les plus acharnés des séparatistes!» Lui était contre le vote d’autodétermination, «pour ne pas retomber dans les violences des années 1970». Il salue l’apaisement. «Je peux même aller à l’hôtel de la Gare, même si je n’y vais pas parce que je n’y connais personne.» Pourquoi refuser de devenir jurassien? «Parce qu’on a beaucoup à perdre.»

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Une affaire de porte-monnaie

Pierre-Alain Droz, 69 ans, coach d’entreprise, fut séparatiste. Il a changé de camp, notamment parce qu’il estime que le Jura n’est pas le canton pour lequel il s’est battu. Il salue le calme de Moutier où il vit depuis 40 ans. Il refuse le transfert cantonal, «parce que notre porte-monnaie va en pâtir. Nous sommes dans un grand canton d’un million d’habitants, solide, et on veut nous faire croire que ça ira mieux dans un canton de 75 000 habitants, fragile, qui risque la banqueroute au moment de devoir recapitaliser sa caisse de pension publique.» Et d’avertir que, «si on saute de l’avion, on n’y retournera plus», convaincu que le non l’emportera le 18 juin. «Ce ne sera pas un cri d’amour à Berne, mais une pesée d’intérêts raisonnable.»

Socialistes, Marcelle Forster-Boivin, 72 ans, et Morena Pozner, 50 ans en avril, prônent elles aussi le maintien de Moutier dans le canton de Berne. Pour Marcelle Forster, «c’est incongru de faire bouger la frontière de douze kilomètres à une époque où on doit apprendre à vivre par-dessus. Etre dans un canton bilingue constitue un bon laboratoire du vivre ensemble à l’heure des flux migratoires. Cette votation, c’est un repli identitaire».

La crainte de perdre l’hôpital

Morena Pozner avait été recrutée par les autonomistes. Elle est passée dans les rangs loyalistes bernois. «Ce n’est pas une bonne chose d’aller dans le Jura. Pour l’emploi et notre hôpital.» L’hôpital est son combat, elle qui fut infirmière, aujourd’hui directrice d’EMS. «A 10 kilomètres, Delémont a déjà un hôpital, alors ce serait la perte pour Moutier de son établissement généraliste de proximité, peut-être au profit de la gériatrie.»

Morena Pozner se réjouit de «l’atmosphère paisible» qui prévaut à Moutier, même si elle regrette quelques attaques personnelles, «de bac à sable», comme celle qui la taxe de Cruella d’enfer. La question institutionnelle n’est pas une affaire émotionnelle pour elle, «mais une question de défense des emplois. On ne peut pas tout mettre en péril pour une question de cœur.»

Le camp des neutres

Les autonomistes représentent 40% de l’électorat, les probernois 35%, Il reste un quart de la population qui n’a pas de position arrêtée, souvent par manque d’intérêt. Le vigneron Aurèle Morf, 36 ans, qui exploite 7000 mètres carrés de cépage Cabernet-Jura derrière la collégiale et produit environ 2000 bouteilles de vin de Moutier – il exploite aussi de la vigne en Valais qu’il vinifie à Moutier –, se classe parmi les «neutres». Encore qu’il reconnaisse qu'«à Moutier, on est forcément d’un camp ou de l’autre, sinon on n’est rien». «Je ne comprends pas la défense des frontières. Moi, je suis Jurassien, parce que le sol qui fait pousser mes vignes est le calcaire jurassien. Qu’il soit dans le canton de Berne, de Soleure, de Neuchâtel ou du Jura, ça m’est bien égal.» Il s’est affilié à Bio-Jura, et pas à Bio-Berne, «pas pour une question politique, mais parce que c’est plus proche et plus logique».

Il prône une autre formule pour résoudre le conflit jurassien: la création «d’une entité de l’Arc jurassien». Son absence d’appartenance à un camp lui cause quelques tourments commerciaux. Rares sont les restaurants de la ville qui proposent du vin de Moutier et sa clientèle provient avant tout du canton du Jura. Il dit ne pas encore avoir fait son choix en vue du 18 juin. De la mobilisation des indécis dépend désormais le sort de la ville.

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En chiffres

7585 C’est le nombre d’habitants à Moutier à fin 2016. 30 de moins qu’à fin 2015. C’est tout de même 130 de plus qu’en 2010, mais moins que les 8073 de 1980.

2e En devenant jurassienne, la ville de Moutier serait la 2e commune du canton en importance, derrière Delémont. Dans le canton de Berne, elle est la 20e.

389 C’est l’écart de voix entre autonomistes et loyalistes bernois, lors du vote du 24 novembre 2013, premier vote à majorité autonomiste à Moutier (il y avait eu 41 voix en faveur du maintien dans le canton de Berne en 1998, 70 en 1974). Mais Moutier élit des autorités séparatistes depuis 1982.

1052 En novembre 2013, 2008 votants ont dit oui, à Moutier, à un Jura réunifié (55,4%), contre 1619 non. Participation de 77,6%. 1052 votants se sont abstenus et 66 bulletins étaient blancs et nuls.

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