Scrutin, jour «J»

Moutier vote pour le Jura

Le choix du rattachement a obtenu 51,7% des voix. Après plusieurs refus, la cité vote son transfert dans le canton né en 1979. Des demandes de recomptage ne sont pas exclues

51,7% des voix: les Prévôtois ont voté ce dimanche, de manière serrée, pour le rattachement au canton du Jura. La proclamation du résultat a provoqué de nombreuses manifestation de liesse dans la ville.

Le risque d'un recomptage n'est pas exclu. Le Conseil municipal prévôtois avait annoncé la semaine dernière la proclamation du résultat vers 15h00. C'est la comparaison entre la carte de légitimation et le registre des électeurs qui a nécessité beaucoup de temps.

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"Le chiffre qui sera publié doit être absolument fiable et ainsi être inattaquable", a expliqué le chef des observateurs fédéraux Jean-Christophe Geiser.

Ce vote marque la dernière étape d'un processus devant clore la Question jurassienne, même si des recours sont pendants. 

Ambiance bon enfant

Les partisans du rattachement de Moutier au canton du Jura ont pris leurs quartiers à la gare. A midi, près d'une centaine de personnes était déjà rassemblée devant le fief de l'Hôtel de la Gare.

Musique, stand de boissons, estrade avec le drapeau jurassien, terrasse du restaurant remplie, les partisans du oui ont pris d'assaut la Place Roland-Béguelin, du nom dont a été rebaptisée la place de la gare depuis plusieurs années. L'ambiance est festive, familiale et bon enfant.

C'est là que les pro-Jura sont attendus pour écouter les résultats du vote. En cas de victoire, ils défileront en fin de journée en direction du centre-ville de Moutier. En vieille ville, où les restaurants ont l'autorisation de faire nuit blanche, plusieurs établissements sont ouverts, alors que le dimanche est jour de relâche pour eux en général.

Porte-monnaie bernois

Les Pro-Bernois commencent aussi à se rassembler pour prendre connaissance du résultat. Peu avant 15h00, quelque 80 fidèles au canton de Berne étaient réunis au Forum de l'Arc.

Le porte-parole du comité "Moutier-Prévôté", Patrick Röthlisberger, est parmi eux, avec un drapeau bernois. Il se dit convaincu que les arguments de la campagne auront atteint leur cible et que la ville de Moutier restera bernoise, même si le résultat sera très serré. Les prévôtois ont peut-être le coeur jurassien, mais le porte-monnaie est bien bernois, a-t-il dit à l'ats.

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23 ans de dialogue

A quand remontent les origines du vote de Moutier? En 1815, les grandes puissances réunies lors du Congrès de Vienne redessinent la carte du centre de l’Europe. Berne doit céder le Pays de Vaud et l’Argovie. Il reçoit en compensation les anciennes terres jurassiennes, en majorité francophones, de l’évêché de Bâle, de Bienne à Boncourt. «Un méchant grenier à la place d’une cave et d’une grange», résume une formule historique. Les séparatistes y voient le début de la Question jurassienne.

Si l’on s’en tient à l’histoire contemporaine, le vote du 18 juin de Moutier met un point final à un processus lancé en 1994, avec la création de l’Assemblée interjurassienne (AIJ). Ce laboratoire du fédéralisme est mis en place avec l’aval du Conseil fédéral, par gain de paix, dans un conflit qui l’a toujours mis mal à l’aise. Composée de 24 membres – 12 Jurassiens et 12 Bernois –, l’AIJ doit promouvoir le dialogue et la collaboration entre le canton du Jura et la population du Jura bernois alors que des blessures restent vives, 15 ans après l’entrée en souveraineté du Jura.

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La fin, vraiment?

En 2009, l’AIJ rend son rapport final sur l’avenir institutionnel de la région. Elle propose l’organisation d’un vote visant à la création d’un nouveau canton. Delémont et Berne signent une déclaration d’intention en 2012 mettant en place un dispositif bien particulier: une consultation des deux populations, puis un vote dans les communes qui en font la demande. Le scrutin de Moutier est l’une des dernières étapes de ce dispositif. «Le conflit jurassien est considéré comme réglé lorsque les processus décrits dans la présente déclaration sont arrivés à leur terme», prévoit l’accord jurasso-bernois de 2012.

Pourtant, les anti-séparatistes craignent le pire. «Si Moutier vote oui, ils n’arrêteront jamais. Les Jurassiens voudront ensuite prendre un village après l’autre», redoute Patrick Tobler, président de l’UDC du Jura bernois. «Ce serait compliqué de revenir avec la Question jurassienne. Au niveau institutionnel, c’est fini, si c’est non le 18 juin», affirme le maire autonomiste de Moutier, Marcel Winistoerfer (PDC). L’Assemblée interjurassienne sera par ailleurs dissoute dans le courant du mois de novembre.

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Possible vote encore dans deux communes

La Question jurassienne vivra un dernier épisode sans doute le 17 septembre. Deux communes bernoises ont lié leur destin à celui de Moutier. Sorvilier (268 habitants) se prononcera elle aussi sur son appartenance cantonale. En cas de rattachement au canton du Jura, elle formerait alors une enclave. Les citoyens de Belprahon (300 habitants) ne se rendront aux urnes que si Moutier rejoint le canton du Jura. Deux autres communes – Crémines et Grandval – avaient elles aussi demandé la possibilité de voter sur leur appartenance cantonale dans le sillon de Moutier. Leurs autorités y ont renoncé récemment. Des recours sont pendants.

Et si Moutier, seule ou accompagnée, devait décider d’embrasser un autre destin cantonal? «Les cantons de Berne et du Jura élaboreraient un concordat intercantonal», explique Emanuela Tonasso, cheffe suppléante de la communication du canton de Berne. Le texte serait ensuite soumis au vote des populations jurassienne et bernoise. In fine, l’Assemblée fédérale devrait se prononcer. «Le calendrier, les modalités de la négociation et de l’élaboration du concordat intercantonal n’ont pas encore été abordés dans les discussions entre les cantons de Berne et du Jura. Il n’est donc pas possible de dire à quelle date interviendrait un éventuel transfert de Moutier», précise Emanuela Tonasso.


EN DATES

Moutier, point névralgique de la Question jurassienne


5 juillet 1959 Une initiative du Rassemblement jurassien portant sur l’idée d’un nouveau canton est soumise au vote. Moutier dit non par 67,2% des voix.

23 juin 1974 Lors du plébiscite sur la création du canton du Jura, Moutier dit non par 2194 voix contre 2124 (50,8%). Sur l’ensemble des sept districts historiques, la création d’un nouveau canton est approuvée par 36 802 voix contre 34 057.

16 mars 1975 Sous-plébiscite dans les districts ayant voté non le 23 juin 1974. A la question: «Voulez-vous continuer de faire partie du canton de Berne?» la population de Moutier répond par la positive: 2524 oui contre 2238 non (53%).

7 septembre 1975 Les communes limitrophes du nouveau canton du Jura sont appelées à se prononcer une nouvelle fois sur leur appartenance cantonale. Moutier dit oui au canton de Berne par 2450 contre 2151 voix (54,1%).

1982 La population de Moutier élit un maire autonomiste.

1984 L’affaire des caisses noires éclate. Le gouvernement bernois a versé illégalement 730 000 francs aux formations anti-séparatistes pour mener campagne durant les sous-plébiscites de 1975. Cette affaire relance les revendications jurassiennes.

29 novembre 1998 Moutier organise un vote consultatif sur son appartenance cantonale: 1891 oui (pour le Jura) – 1932 non (pour le canton de Berne) (50,5%).

1994 Création de l’Assemblée interjurassienne.

20 février 2012 Déclaration d’intention entre Berne et Delémont: les populations du Jura et du Jura bernois seront consultées sur la création d’un nouveau canton en 2013. Le dispositif prévoit que les communes puissent se prononcer sur leur appartenance cantonale dans un deuxième temps.

24 novembre 2013 Les habitants du Jura bernois plébiscitent à une forte majorité leur maintien dans le canton de Berne. Les votants de Moutier approuvent quant à eux la création d’un nouveau canton par 2008 oui et 1619 non (55,4%).

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