éclairage public

Le mouvement est l’avenir de la lumière urbaine

Les villes multiplient les installations de lumières dites «intelligentes», qui augmentent l’éclairage au passage des piétons. Les perspectives sont nombreuses, jusqu’aux routes, ou pour des illuminations sur demande

Il a débuté, c’est peu dire, en opérant dans la proximité. «J’ai commencé par installer un système là où je vis», raconte Jean-Marc Sutterlet, chef de section du réseau électrique et des éclairages publics à Yverdon. Voici la rue du Mujon, le long d’un canal, au nord-ouest du centre de la ville vaudoise, non loin du lac. Conçu en 2009, le projet pilote d’éclairage dit «dynamique» a été mis en pratique dès avril 2010.

Onze luminaires qui fonctionnaient jusqu’ici au mercure ont été remplacés par des lampes de nouvelle génération LED, avec un capteur de mouvements à infrarouge. A partir d’une heure donnée, les lumières s’abaissent, elles reviennent à pleine force au passage d’un piéton.

A bas régime, les lampadaires sont réglés entre 10 et 40% de leur puissance. L’enclenchement prend entre 0,5 et 2 secondes; les ampoules restent à plein éclairage pendant 30 secondes, puis elles se réduisent à nouveau, durant 30 autres secondes. Idée à la base du concept: puisque l’on module déjà l’illumination des couloirs ou des devantures de maisons, pourquoi ne pas appliquer le même principe à l’espace public?

La démarche se répand dans des villes et des bourgs. Pour la Suisse, avec ce premier essai en 2010, Yverdon figure parmi les pionnières. Et comme résident de sa zone test, Jean-Marc Sutterlet ajoute qu’il a soigné la présentation de son expérience aux riverains, en tenant un petit stand d’information. Car avec ce relatif abaissement de l’éclairage, certains ont émis des craintes à propos de sécurité, ou pour le confort de la marche. Le responsable concède que la démarche tient autant de la communication que de la stratégie énergétique: «Pour les ­riverains, le premier effet est didactique. Les citoyens se sentent acteurs des économies d’énergie.»

Aujourd’hui, les autorités d’Yverdon assurent que les nouveaux dispositifs rencontrent un bon accueil. L’installation du Mujon a été étendue au quartier adjacent, cinq rues et 50 points lumineux. Actuellement, Yverdon compte trois grandes zones mises au régime de l’éclairage dynamique, soit 200 lumières. Il y en aura 500 d’ici au mois de juin prochain, au fil des remplacements des lampes au mercure, bientôt interdites. Et la cité du Nord vaudois pousse assez loin le caractère participatif de sa démarche: elle a créé une page sur son site web pour que ses administrés signalent eux-mêmes des problèmes ou des pannes de lampadaires. Le chef de service annonce 200 messages durant cette année, «et très peu de fausses alertes».

Il y a eu les ratés du début, notamment des problèmes avec les capteurs. Et puisque les installations LED sont elles-mêmes remplies d’électronique, il peut y avoir des conflits entre les capteurs et les lampes. Cependant, en situation, le système semble opérationnel. Expérience dans une zone plutôt sombre, vers le restaurant de la plage d’Yverdon. Un long chemin en direction du lac. Dans un premier temps, le passant ne remarque pas le changement d’intensité lumineuse. En revanche, s’il s’arrête et ne bouge pas, il verra soudain les lampes réduire leur faisceau.

Le fonctionnement est assez sophistiqué, puisque les luminaires communiquent entre eux. Lorsque l’un d’eux est activé, il transmet un signal à ceux qui l’entourent, lesquels s’illumineront à leur tour de manière anticipée, et donneront le message aux suivants. Ceci pour éviter d’avoir des montées et des chutes de lumière trop saccadées, «éviter l’effet discothèque», illustre Jean-Marc Sutterlet.

Après le smartphone, l’éclairage intelligent. Ces techniques sont promises à un bel avenir, l’industrie en est convaincue. Et les pouvoirs publics, soucieux de ­serrer leur facture énergétique, suivent le pas. A terme, Yverdon imagine pouvoir diviser sa consommation par trois, au moins. «Sur 3500 points lumineux de la ville, 2000 pourraient être équipés d’éclairage dynamique résidentiel», indique le responsable.

«Résidentiel», le maître mot. Dans les plus grandes villes, on modère l’enthousiasme ambiant. La détection ne présente aucun intérêt dans les centres urbains, dit-on à Genève ou Lausanne. Hormis pour certains quartiers, ou pour les parcs publics. Urbaniste belge spécialisée dans la lumière, qui a notamment piloté la préparation du plan lumière de Lausanne, Isabelle Corten met néanmoins en avant l’avantage de l’éclairage intelligent: «Même dans les centres, ces systèmes peuvent être utiles pour les parcs, notamment. La temporalité de la lumière devient un défi important. Le but est de pouvoir produire la lumière juste, à l’endroit juste, au moment juste.»

Les routes, voire les autoroutes, pourraient passer au régime des lampes qui s’allument au passage des voitures. Comlight, une société norvégienne qui a commencé par l’illumination dynamique de rues, promet désormais que son système marche «de 2 à 200 kilomètres/heure». Des essais sont pratiqués sur certaines routes interurbaines. Notamment aux Pays-Bas, où une route éclairée comme une piste d’aéroport est devenue fameuse. Yverdon expérimente en ce moment un aménagement conçu par la compagnie norvégienne pour une route, cette fois avec des radars à la place des capteurs infrarouges utilisés pour les coins piétonniers.

A l’heure de l’explosion des données informatisées, du big data, les usages des quidams, leurs déambulations, leur besoin ou non de lumière dans des zones données pourraient nourrir des systèmes de plus en plus complexes. Certains de ces dispositifs sont organisés de manière centralisée, avec une télégestion. D’autres responsables, dont les Yverdonnois, préfèrent un pilotage sur place, et par zones.

Cependant, de manière générale, l’appétit de données n’est pas aussi grand qu’en matière de mobilité et de transports. Les stratèges de la lumière cherchent d’abord à utiliser les informations existantes. A Lausanne, Stephan Henninger, le chef de la division éclairage public aux Services industriels, indique que «nous n’envisageons pas de nouveau système à ce stade. Mais par exemple, nous pouvons mieux remonter les informations des boucles de ­détection des feux routiers» afin d’affiner certains éclairages.

Reste qu’aux yeux des responsables, les luminaires par détection ouvrent de nombreuses perspectives. Des possibilités de mise à disposition de la lumière sur mesure. Une manière de répondre aux pourfendeurs de la pollution lumineuse, en arguant que dorénavant, les éclaboussures des projecteurs sont dessinées avec précision, et limitées. Et même quelques nouveaux apports pour les finances publiques: certains suggèrent l’usage du téléphone portable pour commander de la lumière, et la payer selon la durée d’utilisation, dans des endroits particuliers, par exemple des terrains de sport. Les lampes devenues intelligentes auront peut-être leur prix.

Publicité