Utilisation d'une arme ou d'un outil, nature d'un vêtement, composition d'une recette de cuisine, l'ethnologue Christophe Gros, comme beaucoup d'autres responsables de musées, voit croître de façon exponentielle le nombre de demandes de renseignements concernant la période qui s'étend grosso modo de l'an 1000 à l'an 1500. Pour lui, cette vague d'enthousiasme ne relève pas de la seule nostalgie, mais participe d'une recherche de repères.

Le Temps: Est-il juste de parler d'un engouement général pour le Moyen Age?

Christophe Gros: Absolument. Il est perceptible dans toute l'Europe, y compris dans l'Europe de l'Est. En Scandinavie, tout ce qui touche aux Vikings bénéficie d'un regain d'intérêt. Dans nos régions, les fêtes villageoises, les rendez-vous artisanaux ou festivals, tournent de plus en plus souvent autour de cette époque. Il est intéressant de noter qu'ils sont exploités d'une façon tout à fait différente du renouveau en faveur du Moyen Age observé dans les années 1890 – 1900, et qui s'était traduit par de grands cortèges historiques. Actuellement, c'est la recréation de la vie quotidienne et artisanale qui a le vent en poupe.

– Le phénomène s'explique-t-il par le passage à l'an 2000, vécu comme un cap temporel?

– Partiellement sans doute, mais à mon avis pas seulement. Dans le cadre des fêtes dont je parlais, ce qui est reconstitué, ce sont des activités populaires parfois vécues jusque dans un passé récent, les années cinquante si on pense aux forgerons. Elles viennent en contrepoint d'un monde moderne ressenti comme à la fois trop froid et trop individualiste. Il y a une quête de repères qui concerne aussi bien les saveurs que les techniques. Les aliments faits à l'ancienne ou le travail en commun, avec des animaux, comblent le même besoin de contact direct avec la matière, avec le vivant. Il y a aussi le rapport entre les générations. Les enfants sont profondément associés à ce type de fêtes où les participants se déguisent.

– Pourquoi s'intéresse-t-on plus spécialement au Moyen Age? Le retour pourrait se faire vers les Romains?

– Ce ne sont que des hypothèses personnelles, mais Rome est peut-être ressenti comme trop pesant. Et puis, Rome a mal fini, alors que le Moyen Age s'est bien terminé. On en conserve la vision idéaliste d'une certaine abondance, qui se termine par la Renaissance. Ce n'est sans doute pas toujours conscient, mais il y a enfin le fait que des parallèles peuvent être tirés entre cette époque et la nôtre. Les sportifs de haut niveau ressemblent de plus en plus aux mercenaires, qui vendent leur talent au plus offrant. Le même type de proximité peut être repéré entre les managers et les chevaliers, avec l'aspect du bon capitaine qui commande, ou devrait commander par ses mérites. Et comment ne pas penser à l'économie, où les multinationales «se taillent des fiefs»? Il y a beaucoup de domaines où la référence médiévale inspire et met à l'aise.

Propos recueillis par L. B.