C’est l’âme d’une commune campagnarde de 2645 habitants, éclatée en treize villages qui portent tous un nom spécifique: la table ronde du restaurant Traube, à Mühleberg. A l’heure de l’apéro, en fin de matinée, les paysans s’y installent. Il est question de la centrale nucléaire et de la votation du 13 février. Les Bernois sont appelés à dire s’ils soutiennent ou non la construction d’une nouvelle centrale à Mühleberg.

Les agriculteurs, clients du Traube, qui déposeront un «ja» convaincu dans l’urne, prétendent que le sujet les agace ou qu’ils l’abordent avec détachement. «Nous n’avons aucun problème, il n’y a jamais eu d’incident depuis que la centrale a commencé à fonctionner en 1972. C’est une chance pour nous», dit l’un d’eux. «Les centrales offrent des places de travail, amènent de l’argent et nous sommes connus loin à la ronde», ajoute son voisin. Un autre: «La centrale fait partie de notre patrimoine, comme l’église. Nous vivons en paix avec elle. Ce sont les gens des villes qui pensent qu’il nous manque un bras parce qu’on la côtoie. J’exploite des terres tout près et je me porte comme un charme.»

«Ils le répètent souvent, pas seulement face aux journalistes», confirme Heidi Rasi, 47 ans, Saint-Galloise venue il y a vingt ans exploiter le café Traube avec son mari, Beat, enfant de Mühleberg. «La centrale est un atout pour le village et notre restaurant. On en a bien besoin.»

L’avis est partagé le long de la rue de Morat, qui traverse le «village central». «La route est plus dangereuse que la proximité de la centrale», ironise une dame âgée, qui attend le bus pour aller à Berne, à quinze de kilomètres à l’est. «On est mieux dans notre écrin de verdure que dans les villes à l’air pollué ou au pied d’usines chimiques», clame un autre passant.

Mühleberg ne craint donc rien de sa centrale, peut-être parce qu’on ne la voit pas. On aperçoit, de-ci de-là, le haut de la tour, rouge et blanc. Pour y aller, il faut se rendre au bord de l’Aar, de l’autre côté de l’autoroute A1 Berne-Morat, qui n’offre qu’une demi-jonction à Mühleberg, direction Berne. Sur le chemin étroit, un paysan retraité de Buttenried hausse les épaules lorsqu’on lui demande s’il n’y a pas de risque pour la santé à travailler juste au-dessus de la centrale. «Sans problème», répond-il. Ajoutant spontanément: «Le souci, ce sont les déchets.» Il se rassure en précisant que «la technique garantit qu’ils sont stabilisés».

La centrale est nichée en contrebas d’un plateau vallonné, cachée par les arbres, au sortir d’un coude de l’Aar. Quelques hectomètres en amont se trouve une centrale hydraulique et son barrage de 245 mètres, en service depuis 1921. Revenu sur le plateau où cohabitent terres cultivées, forêts et fermes avec des toits pentus à pans multiples, seules les lignes à haute tension et leur cortège de pylônes rappellent qu’on produit de l’électricité en grande quantité tout près. «Nous sommes une commune rurale», explique l’élue socialiste Annerös Marti-Wyler. «Avec une soixantaine d’exploitations agricoles», confirme Kurt Herren, 67 ans, ancien pilote de Swissair, maire UDC depuis six ans. Mühleberg compte quelques artisans, de petites sociétés de services, une épicerie Volg, «mais pas d’autre grande industrie». Lorsqu’ils ne sont pas employés de la centrale – «une cinquantaine de personnes de la commune», note le maire – ou ne sont pas agriculteurs, les habitants de Mühleberg travaillent à Berne.

Bon an mal an, l’apport fiscal des centrales appartenant aux Forces motrices bernoises se monte à un million de francs. «Nous ne percevons un impôt que sur le bénéfice, nuance le maire. Il y a toujours un risque qu’il n’y ait rien.» Mühleberg offre un taux d’impôt parmi les plus bas du canton, 20% de moins qu’à Berne et Bienne.

Cet avantage n’attire pourtant pas les foules. «Nous sommes 2670 depuis longtemps et pour longtemps», relève le maire. Annerös Marti-Wyler est persuadée que l’étiquette du nucléaire nuit à l’attractivité. «Je n’ai pas connaissance d’habitants partis en raison de la centrale, mais des gens ne sont pas venus à cause d’elle.» Enfant de Mühleberg, partie une dizaine d’années, elle est revenue au village, estimant que «c’est un bon endroit, calme et avec un joli paysage, pour élever ses enfants». Elle précise que l’exécutif communal est favorable à la nouvelle centrale, «mais à titre personnel, j’y suis opposée».

Répétant que tout va bien dans le meilleur des mondes à Mühleberg, Kurt Herren, qui chauffe sa maison avec une pompe à chaleur et se déplace avec un véhicule hybride, tient invariablement ce discours pragmatique: «Nous aurons toujours besoin, dans 40 ou 50 ans, de centrales nucléaires pour notre approvisionnement électrique. Sans elles, il faudrait des centrales à charbon, qui produisent beaucoup de CO2. Il est aberrant d’opposer le nucléaire aux énergies renouvelables. Nous avons besoin des deux.»

Rien ne le perturbe, même pas l’hypothèse qu’il y ait plus de cancers dans sa région qu’ailleurs – «des allégations sans preuve», rétorque-t-il. Si le oui à une nouvelle centrale ne fait pas de doute à Mühleberg, Kurt Herren prévoit un résultat cantonal serré, «mais je ne sais pas dans quel sens». Bien qu’elle le souhaite, Annerös Marti-Wyler relève qu’un rejet cantonal «ne serait pas bien perçu ici». Un diktat urbain. «Même s’il n’est pas propre à Mühleberg, il existe un conflit larvé avec Berne. Ne serait-ce que parce qu’il y a ici une majorité UDC, alors que la Ville et le canton ont des gouvernements rouges-verts. On estime que l’agglomération bernoise veut tout avaler.»