L’art sauvera le monde, écrivait Dostoïevski. Dans la région de l’Albula (GR), d’autres veulent croire que la culture secourra un village. En l’occurrence Mulegns, bourg de 16 âmes seulement, lové dans une paume de collines et de sapins sur la route du col du Julier qui plonge en Engadine. Point de commerces, seulement des voitures traversant une poignée de rues silencieuses. Pourtant, le 4 juin dernier on y (ré) inaugurait en la présence notable d’Isabelle Chassot, cheffe de l’Office fédéral de la culture, l’Hotel Post Löwe, bâtiment historique construit sur les fondations d’une ancienne maison entre 1825 et 1835.

Son nom se détache en lettres d’or sur la façade rafraîchie, un vert amande souligné d’un bleu qui rappelle celui des pierres de la rivière Fallerbach jaillissant à côté. Le lieu est appelé à redevenir un hôtel, mais aussi un musée et un espace d’accueil pour des conférences ou évènements culturels. Avant la rénovation, son état était sévèrement détérioré, c’est donc afin d’éviter sa destruction que la Nova Fundaziun Origen a décidé de l’acheter. «Nous faisons de la culture, et Mulegns est un trésor de motifs, de personnages», glisse Giovanni Netzer, directeur de la fondation qui, d’ordinaire, est dévolue à l’organisation du festival culturel homonyme et à la promotion du théâtre.

Un petit miroir du monde

Derrière les lunettes noires, épaisses, et la voix presque chuchotante de Giovanni Netzer se cache un enfant du pays. Né à Savognin, parti à Munich étudier la théologie, l’histoire de l’art, et enfin, le théâtre, il est revenu «chez lui». «La romantisation de la montagne ne nourrit plus ses villages. Il faut des emplois. On a ici une richesse culturelle, architecturale, qui peut être une source de développement d’un futur attaché à la tradition», expose-t-il. «Et puis, Mulegns est un petit miroir du monde.»

Car ce que l’extérieur ne dit pas, c’est que le minuscule village et son hôtel ont joué un rôle important dans l’histoire du tourisme aux Grisons. Au XIXe siècle, Mulegns était une étape incontournable pour les voyageurs en diligence vers la Haute-Engadine, depuis qu’une ligne postale officielle entre Coire et Silvaplana a été mise en place en 1839. Les frères Balzer, qui ont acquis ce qui était au départ une simple maison pour la transformer en auberge, ont développé leur entreprise autour des voyages postaux et ont ainsi élevé de nombreux chevaux pour les relais. Puis, dès les années 1850 avec l’arrivée du télégraphe et le développement touristique lié aux cures thermales, le monde s’est pressé de partout: Russie, Autriche, Constantinople…

Et le Post Hotel Löwe avait bonne réputation. Un registre des clients mentionne par exemple la présence de la duchesse d’York, Mary Adelaide de Teck, pour quelques nuits en 1894. Ainsi, il n’est pas surprenant de découvrir une vaste suite au 2e étage. La chambre principale abrite deux lits dont les cadres en bois ont été reponcés, face à une baie vitrée ouverte sur les montagnes. La tapisserie verte a été revisitée par le designer textile Martin Leuthold qui s’est amusé à juxtaposer les motifs originaux pour créer un nouveau papier peint.

Les émigrants pâtissiers

La suite de l’histoire aurait été belle si les lignes ferroviaires n’avaient pas détrôné les calèches, et que la Première Guerre mondiale n’était pas passée par là. L’âge d’or de Mulegns s’en est allé, avec sa population qui s’est réduite, lentement, comme peau de chagrin. Des rénovations suffiront-elles à susciter l’intérêt du public? A faire revivre le lieu? Giovanni Netzer en fait le pari. Car, de l’autre côté de la rivière, un second bâtiment a été «réinterprété» et bourgeonne déjà: la Villa blanche, construite par un certain Jean Jegher parti exercer comme pâtissier à Bordeaux, puis revenu au pays.

Un autre pan de l’histoire cantonale qui, cette fois-ci, parle de l’émigration dès le XVIe siècle de nombreux Grisons partis pâtisser à Venise puis dans le reste de l’Europe, notamment en France et à Saint-Pétersbourg. Menacée par un plan d’aménagement cantonal qui voulait élargir la route à ses côtés, la Villa blanche a aussi été rachetée par la fondation et a subi une drôle d’opération: en août 2020, elle a été reculée de plusieurs mètres. Depuis, comme un clin d’œil à son ancien propriétaire, elle accueille un tea-room où virevoltent joyeusement plusieurs jeunes serveurs et serveuses, symbole d’un renouveau qui rend hommage à hier.


Le Post Hotel Löwe et la Villa blanche sont ouverts aux visiteurs tous les jours jusqu’au 15 août de 10h30 à 17h30. L’hôtel accueillera des clients une fois toutes les rénovations terminées.