Au sein de la gauche neuchâteloise, tout le monde le reconnaît: une liste unique pour le Conseil d'Etat offrirait les meilleures chances de renverser la majorité bourgeoise lors des élections cantonales d'avril prochain. Et pourtant. Après avoir clamé leur préférence pour une stratégie qui a fait ses preuves à droite ces dernières décennies, les partis de gauche vont partir à l'assaut du Château en ordre dispersé. Le président du PS, Jean-Nath Karakash, «regrette» cet épilogue, même si, dit-il, cela ne change pas grand-chose: «Au second tour, nous partirons unis avec de bonnes chances de succès.»

Le PS s'évite un embarras

Pour le Parti socialiste, c'est la décision des petits partis de lancer chacun au moins un candidat qui a enterré l'idée d'une liste commune pour le premier tour. Avec le Vert Fernand Cuche, Marianne Ebel (SolidaritéS) et un(e) Popiste, trois places de l'éventuel ticket «gauche plurielle» sont en effet déjà occupées. Comme il est hors de question de se contenter de deux candidats, le comité directeur du parti a changé son fusil d'épaule. Afin de laisser «le choix le plus large possible aux électeurs», le PS présentera sa propre liste de cinq noms (lire ci-contre), laissant le peuple faire le tri en vue du second tour.

Dans ce contexte, le Congrès du 6 novembre perd une bonne partie de son sel: les militants n'auront pas à trancher dans le vif. «C'est dommage, je me réjouissais d'arbitrer les débats dans une ambiance un peu chaude», assure dans un demi-sourire Jean-Nath Karakash, président du PSN.

Du côté des états-majors des petits partis de gauche, on regrette vivement la volte-face socialiste. Tous nient avec force que leur gourmandise ait pu participer à enterrer la liste commune. «Il est légitime que chaque parti puisse présenter au moins un candidat», estime Laurent Debrot, président des Verts. Pour lui comme pour son collègue popiste Denis de la Reussille, l'abandon de la liste «gauche plurielle» est le fruit de l'incapacité du PS à départager ses candidats.

Le recentrage des Verts

Privés d'alliance avec le PS, les Verts ont décidé à leur tour de faire cavalier seul. Au grand dam du POP et de SolidaritéS, qui espéraient pouvoir profiter de la locomotive Fernand Cuche. «Nous voulons casser l'appellation PopEcoSol dans le paysage politique neuchâtelois, explique Laurent Debrot. Nous sommes désormais un parti adulte, nous pouvons exister par nous-même. Nous souhaitons également faire comprendre aux gens que nous ne sommes pas à la gauche du PS, mais que nous représentons en quelque sorte leur aile verte.»

Ce «recentrage» des Verts débouche sur une configuration totalement inédite. Avec trois listes de gauche qui viennent s'ajouter aux trois listes à droite, l'hypothèse d'un ballottage général se renforce considérablement. Personne ou presque n'imagine qu'un candidat ait les épaules assez larges pour obtenir la majorité absolue dans ces conditions. D'autant qu'une spécificité neuchâteloise complique encore la donne: pour être élu dès le premier tour, un candidat doit obtenir la majorité absolue des bulletins valables, alors que la majorité absolue des bulletins exprimés «suffit» dans la plupart des autres cantons.

Malgré leurs auras respectives, aucune des locomotives de la gauche ne devrait pas passer la rampe dès le premier tour. Jean Studer a bien réussi cet exploit dans l'élection au Conseil des Etats l'an dernier. Mais il y avait moins de candidats et, comme le souligne l'ancien conseiller d'Etat socialiste Pierre Dubois, «il y a plus d'électeurs qui ajoutent le nom d'un candidat de l'autre camp dans une élection au Conseil des Etats. Pour le Conseil d'Etat, c'est davantage bloqué.»

Même bémol pour Fernand Cuche, qui avait réalisé un score phénoménal à l'automne 2003 lors de son élection au Conseil national. Avec le système proportionnel, les électeurs ont pu indiquer son nom deux fois et il en a largement profité. Sans ce cumul, seul sur sa liste, il aura plus de mal à faire le plein de voix.

Restent de nombreuses interrogations concernant le second tour. La gauche présentera-t-elle tous ses poids lourds – quitte à en élire quatre – même si elle n'a pas obtenu la majorité au Grand Conseil? Prendra-t-elle le risque de rendre le canton ingouvernable avec des majorités antagonistes trop marquées? Aura-t-elle la sagesse de ne pas avoir les yeux plus gros que le ventre, contrairement au deuxième tour de l'élection au Conseil des Etats de l'an dernier? Jean-Nath Karakash se veut rassurant: «Notre objectif est de prendre la majorité. Pas de concentrer tous les sièges.»