Ce n’est plus en langue albanaise mais ce n’est pas beaucoup plus compréhensible. Duli, l’entrepreneur kosovar, établi en Suisse de longue date, marmonne ce matin des regrets à l’adresse de l’épouse du financier dont il a admis avoir organisé l’assassinat, finalement raté, à la demande du mari.

Cela donne quelque chose comme: «Je m’en veux à moi-même, je suis vraiment désolé.» Et encore, son défenseur, François Canonica, a dû s’y prendre à deux fois pour parvenir à ce résultat et stopper l’élan de celui qui voulait plutôt parler de ses propres malheurs.

Le colosse, tueur à l’âme sensible et star du premier jour du procès, s’est rassis et l’interprète est au repos. Tant mieux. Cela fera un grand sujet de moins pour la défense. Celui des défauts de la traduction. Très pratique, surtout lorsqu’il s’agit de justifier des revirements et autres changements de versions. Marc Bonnant, qui assiste la riche épouse, n’aura plus besoin de «s’efforcer à des questions simples». Quoique… Et Jacques Barillon, l’avocat du gérant de fortune, ne s’étonnera plus d’entendre quinze phrases pour en traduire une seule. Le tout avec une sorte «d’air de romance». On a évité de justesse un exposé sur les langues métaphoriques.

Duli parle de la guerre, de ses nombreux frères morts, de son goût pour le travail, de son amour de la famille et de son soutien à la communauté kosovare. De quoi faire bondir la partie plaignante. Pas longtemps. La Cour rappelle que le moment est à l’exposé de la situation personnelle et pas à la querelle sur les faits.

Duli poursuit. Inaudible. «Cela m’étonnerait qu’il parle aussi doucement avec ses employés», grommelle le gendarme de faction. Toujours plein de bon sens, ce policier.

Sujet sensible sur la table. Le fameux contrordre que le gérant de fortune dit avoir donné, quelques jours avant ce 19 février 2012, pour tout arrêter et que Duli confirme aussi avoir finalement reçu, compris et répercuté aux hommes du terrain de la sale besogne. Et peu importe si l’injonction du financier a aussi été émise, peu avant, sur le mode d’un défi à une équipe d’incapables: «Soit on y va, soit on arrête.» Ou encore «Soit tu fais le travail, soit c’est fini.» Il y a même eu quelques énervements: «Vous foutez quoi? Elle était seule et il ne s’est rien passé.» Ou aussi «Arrêtez de raconter des salades.»

Des salades, cette affaire ne semble pas en manquer.

A 12h23, le timbre du bâtonnier Bonnant réveille la salle et la défense. Enfin. Quelques «vade retro» plus tard, le bâtonnier Canonica s’irrite. «Si vous lui parlez en latin, on ne va pas s’en sortir.»

Marc Bonnant fait une grande concession. «Décomposer le mouvement» avec des phrases un peu plus courtes. C’est pas gagné et la pause déjeuner s’éloigne furieusement.