«Un scientifique victime de l'arbitraire politique.» «Mugny satrape coupeur de tête.» Six mois avant la mise à pied du directeur du Musée d'ethnographie de Genève, un rapport avait tout prédit. Jusqu'aux titres des journaux. Si Ninian Hubert van Blyenburgh était contraint de quitter subitement la tête de cette institution, les ravages seraient immenses. L'auteur du rapport prévoyait une atteinte durable à la réputation du musée. Prophétisait la dégradation des relations entre les ethnologues et les magistrats de la Ville. Et prévenait que dans de telles conditions, il serait difficile de trouver un successeur au directeur déchu.

Conclusion: «C'est peu dire que je déconseille cette solution de mise à l'écart. De surcroît, la période n'est pas propice à la création de placards dorés.» Ces mises en garde, Albert Rodrik les a signées le 12 octobre 2004. En avril, ce socialiste, ancien directeur de cabinet du conseiller d'Etat Guy-Olivier Segond, avait été mandaté par Patrice Mugny. Elu des Verts à l'exécutif de la Ville, le responsable des Affaires culturelles voulait un observateur neutre et incontestable. Car lui-même pressentait la crise qui se préparait au Musée d'ethnographie: les relations entre Ninian Hubert et certains de ses quelque quarante collaborateurs devenaient tendues.

Etat des lieux

Albert Rodrik se souvient. Il a été appelé pour «accompagner le personnel dans une difficile période de transition». En décembre 2001, les Genevois avaient rejeté le projet d'un nouveau musée d'ethnologie à la place Sturm. Quand le nouveau directeur est nommé par le prédécesseur de Patrice Mugny, Alain Vaissade, le personnel n'est pas encore remis de cet échec. «Patrice Mugny me recommandait d'ouvrir un confessionnal pour recueillir les plaintes des employés», explique Albert Rodrik. Le haut commis à la retraite a préféré agir autrement. Durant six mois, il s'est plongé dans le monde des ethnologues genevois. «Je devais dresser un état des lieux avant que la situation ne dégénère.»

Ses observations et réflexions ont nourri quatre rapports intermédiaires. Et un rapport final remis à l'automne à Patrice Mugny. Ce dernier document, d'une grande clarté, est aussi ambigu. Albert Rodrik souligne les dangers d'une éviction de Ninian Hubert. Mais il admet ne pas pouvoir répondre à une question centrale: «Autant le dire, il ne me paraît pas possible de répondre honnêtement et directement à la question: Ninian Hubert van Blyenburgh est-il l'homme qu'il faut pour diriger le Musée d'ethnographie?»

Son appréciation du directeur est sévère: «A ce jour, on doit constater qu'il ne semble pas être un homme qui sait mobiliser, motiver, entraîner ses collaborateurs. Il ne semble pas que l'information interactive, avec écoute et empathie, de haut en bas certes et de bas en haut soit son fort. Etonamment, il ne semble pas attacher de l'importance à ces choses fondamentales.»

Catharsis

Ninian Hubert a un autre handicap. Par sa formation, il n'est pas «du milieu ethnographie/ethnologie/anthropologie, milieu dans lequel les gens se connaissent et se reconnaissent par-dessus les frontières». Toujours dans son rapport, le médiateur ajoute: «Ceci n'est pas rédhibitoire. Il a un parcours professionnel intéressant. Sur cet aspect, la contestation n'est que feutrée, mais on attend, on l'attend… au prochain tournant!»

Albert Rodrik termine son rapport par des recommandations. Le directeur doit être évalué régulièrement, de «discrets contacts doivent être maintenus avec l'intérieur.» Mais Albert Rodrik reste optimiste. Le 7 octobre 2004, lors d'une séance d'information, Ninian Hubert a présenté au personnel de son musée son projet et ses objectifs, qui avaient été au préalable soumis à Patrice Mugny. «Après cette catharsis, j'étais optimiste. L'aventure me paraissait viable», témoigne aujourd'hui Albert Rodrik. Qui ne comprend pas pourquoi la situation a dégénéré jusqu'au renvoi de Ninian Hubert le 22 février 2005.