Qui pense que le Röstigraben est un mythe auquel il serait bon de tordre le cou? Pas Laurent Flutsch en tout cas. Le conservateur iconoclaste du Musée romain de Lausanne-Vidy a même choisi d'en rajouter une couche en baptisant son exposition annuelle «Rideau de rösti».

«A quelques mois des votations sur Schengen, commente le directeur, il nous a semblé bon de reconsidérer les différences culturelles entre Romands et Alémaniques par le biais de l'archéologie, mais aussi de l'ethnographie et de la statistique pour la période contemporaine.» Ces divisions entre le nord et le sud du Plateau suisse existaient en effet bien avant que s'établisse la frontière des langues. «L'archéologie a permis de mettre au jour un certain nombre d'éléments distinctifs pour des périodes comme l'âge du fer et du bronze, alors que les habitants qui peuplaient la région employaient vraisemblablement une langue commune.»

Mais qu'on n'aille pas se méprendre: l'exposition «Rideau de rösti» est tout sauf une démonstration pédante. Cela fait un bail, en effet, que Laurent Flutsch a choisi d'étaler sa science avec un esprit largement drôle et décalé. Visite.

Au jour J – 1 de l'inauguration, les travaux ne sont pas tout à fait terminés dans les salles du petit bâtiment situé à quelques encablures du port d'Ouchy. Clope au bec et pantalons treillis, une poignée de jeunes archéologues, membres de l'équipe, s'affairent à la tâche. «Faudra vite que je fasse un tour à la Coop pour compléter la dernière vitrine», informe le directeur à la ronde. Alors, à la «bourre» Monsieur Flutsch? «Toujours un peu. Je suis partisan de la politique du «ça veut bien jouer»! Une différence, tenez, avec mes collègues alémaniques, que j'ai pu constater lorsque je dirigeais à Zurich la section d'archéologie du Musée national suisse. Les Alémaniques affichent en général une peur panique de l'imprévu. Tout doit être planifié dans les moindres détails, des années à l'avance.»

Malgré le relatif inachevé de l'installation, la visite commence pour une poignée de journalistes, dont une bonne moitié en provenance d'outre-Sarine. Des dessins de presse ironisant sur le conflit «Welsches-Totos» inaugurent le parcours, ainsi qu'une mise en garde: «Dans ce petit territoire compliqué et morcelé, chercher des différences est facile: il n'y a que ça. A bien des égards, il y en a sans doute autant, sinon plus, entre un Combier et un Lausannois qu'entre un Lausannois et un Zurichois. En abordant ici les différences entre le nord et le sud du Plateau, on ne fait que privilégier une distinction parmi cent autres.» Manière de dire que l'archéologie est une histoire de point de vue. De point de vue politique. «On n'échappe pas à l'idéologie. Regardez l'évolution du couple Romains-Gaulois à travers l'histoire: de barbares poilus, les Gaulois sont passés, au XIXe siècle, à de glorieux héros résistant à l'envahisseur romain. Ma manière à moi de m'en sortir, c'est justement d'assumer ce regard.»

Avec ce sens de la dérision qui a fait de l'archéologue l'un des chroniqueurs attitrés de «La soupe est pleine», l'émission satirique sur RSR La Première. La suite de l'exposition se découvre, d'ailleurs, dans un grand éclat de rire. La salle principale a été divisée en deux parties, littéralement séparées par un rideau de rösti, «ainsi qu'un fossé», précise Laurent Flutsch en désignant sur le sol une petite tranchée remplie de sachets de rösti migrosdatés. «Ceci afin de respecter la différence d'intitulés entre Romands et Alémaniques!»

L'édifiante histoire des deux régions se déroule en parallèle, illustrée par une succession d'objets hétéroclites: trouvailles archéologiques telles des parures de femmes ou des éléments de construction, aussi bien que représentations étonnantes. Ainsi de ces coupes de foie humain, sain du côté alémanique – la bière détruit apparemment moins que le vin – et cirrhosé du côté romand. «Les chiffres sont implacables, analyse doctement Laurent Flutsch. Avec des pics en Valais et dans le val de Travers.»

Qu'il soit dit une fois pour toutes: aux Romands, le culte de la «bagnole» et de l'Etat social, l'antimilitarisme, la peur du gendarme et du loup, les rösti à l'huile et le Cenovis. Aux Alémaniques, les mêmes patates cuisinées au beurre ou au saindoux, la crainte de l'étranger et de la chouette, et l'amour de la chose bien faite. «A l'âge du bronze, la manière de planter les pieux dénotait, au sud du Plateau, de moins de perfectionnement. Déjà signe, peut-être, d'un plus grand «je-m'en-foutisme.»

Le message politique, dans tout ça? «La diversité culturelle est une richesse; la nier au profit d'une artificielle «identité nationale suisse» est absurde. Et dans cette exposition comme dans la réalité, le Rideau de rösti est là pour être franchi.» Même si, ajoute Laurent Flutsch, «des jumelles seront distribuées aux visiteurs qui souhaiteraient guigner de l'autre côté sans avoir à passer la frontière!»

Rideau de rösti. Musée romain de Lausanne-Vidy, chemin du Bois-de-Vaux 24, 1007 Lausanne.

Du 25 mars au 15 janvier 2006. Ouvert du mardi au dimanche, de 11 h à 18 h, jeudi 20 h. Lundi fermé, sauf lundis de Pâques, de Pentecôte et du Jeûne fédéral.