Asile

Mussie Zerai: «La Suisse pourrait accueillir trois fois plus de réfugiés»

Classé parmi les 100 personnes les plus influentes de 2016 par le magazine «Time», le prêtre catholique est l’aumônier de 6500 Erythréens et Ethiopiens en Suisse, dans 14 cantons

Candidat au Prix Nobel en 2015 pour son engagement humanitaire, le prêtre catholique Mussie Zerai, 42 ans, surnommé l'«ange gardien des migrants» par ses admirateurs, a fui l’Erythrée à 14 ans pour l’Italie, où il a obtenu le statut de réfugié politique et créé l’ONG Habeshia. Le Temps l’a rencontré à la résidence paroissiale d’Olten (SO), la base de ses activités en Suisse.

Pour venir en aide aux migrants, Mussie Zerai n’agit pas seul. Il collabore avec des avocats volontaires et diverses ONG, notamment Caritas avec laquelle il possède une affinité religieuse. «Mon rôle principal consiste à orienter les migrants vers les organisations qui peuvent les aider à résoudre leurs problèmes, qu’ils soient liés aux documents, à la santé, au travail, aux vêtements ou encore à l’apprentissage d’une des langues nationales», explique-t-il. Son statut d’homme d’Eglise fait de lui une personne de confiance pour les réfugiés: «Beaucoup de membres de la communauté érythréenne viennent me confier leurs difficultés et me demander conseil.»

La religion, facteur d’intégration

Basé à Soleure, le prêtre se déplace chaque mois dans un canton différent pour y célébrer la messe. Quelle est la portée de son action? «Nous avons réussi à toucher 6500 Ethiopiens et Erythréens dans toute la Suisse, même dans des villages reculés, explique-t-il. Il y en a encore beaucoup que nous n’avons pas atteints.» En cause: les déplacements parfois complexes et onéreux pour rejoindre le lieu du culte. A ses yeux, la religion joue pourtant un rôle moteur dans l’intégration: «La foi et les rites deviennent un pont entre le pays d’accueil et celui laissé derrière. Elle adoucit le déracinement.»

Au-delà du prêche, Mussie Zerai développe différentes activités. Comme ce projet de soutien psychologique, en partenariat avec la communauté catholique italophone de Berne pour les victimes de mauvais traitements ou les personnes souffrant de dépression. L’enjeu? Créer des relais. «Sur une base volontaire, des professionnels suisses de la santé mentale forment des leaders dans les communautés des 14 cantons où nous sommes présents afin qu’ils deviennent des agents en mesure d’identifier et de signaler les personnes vulnérables.» Autofinancé, le projet bénéficie de l’aide de privés et de paroisses à l’échelle nationale.

Concours de théâtre

Autres projets, autres registres: des concours de théâtre, des compétitions de football, de basket ou encore de poésie. «Chacun des 14 cantons où nous sommes implantés possède son chœur et sa troupe de théâtre, précise Mussie Zerai. Les jeunes composent eux-mêmes leurs pièces et leurs chants.» A travers l’art, ils abordent l’expérience et les difficultés de la migration dans leur langue maternelle, le dialecte tigrigna. Chaque été, une représentation ouverte à tous a lieu dans une paroisse suisse, face à un jury composé de personnalités suisses.

A partir de son expérience, quel regard porte-t-il sur l’accueil en Suisse? «La Suisse, ce n’est pas l’Allemagne, lâche Mussie Zerai. C’est un petit territoire, mais, vu ses moyens, le pays pourrait accueillir le triple des personnes reçues jusqu’à présent.» La faute, selon lui, à ces «entrepreneurs de la peur» qui clament que le pays est «envahi». «J’ai été choqué quand j’ai assisté au refoulement de mineurs à la frontière tessinoise, raconte-t-il. C’est indigne de la Suisse des Conventions de Genève de repousser ces jeunes dans le néant, au risque de finir dans des réseaux de prostitution et de drogue.»

Pour favoriser l’intégration des migrants, l’homme de foi préconise l’accueil dans des familles judicieusement choisies. La solution la plus «simple, économique et efficace». «Malheureusement, l’accueil des migrants est devenu un business, dont toute une série de fournisseurs de services tirent profit. On néglige les besoins des principaux intéressés.»

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