De son bureau à l’étage de la mosquée de la Maison des religions, à Berne, Mustafa Memeti aperçoit la salle de prière réservée aux femmes. Il s’installe derrière une table jonchée de piles de papiers. «Pourriez-vous retirer votre masque?» demande-t-il, passant la main devant la bouche. Décidément, l’imam n’aime pas les visages couverts, que ce soit d’un bout de tissu médical ou d’un niqab.

Dans le débat sur le voile intégral, il apparaît comme un soutien inattendu au Comité d’Egerkingen, la droite nationaliste à l’origine de l’initiative contre la dissimulation du visage. Pour lui, c’est clair: le niqab n’a pas sa place dans la société suisse. Il prend toutefois ses distances avec les forces politiques à l’origine de la votation du 7 mars. «Je suis conscient que les auteurs de cette initiative tentent d’instrumentaliser ce vêtement, et je ne souhaite pas participer à cela. Mais je partage le second but de cette initiative: l’émancipation des femmes», explique-t-il.

L’imam s’exprime dans un allemand teinté d’accent balkanique. Il est né au sud de la Serbie, entre des parents d’origine albanaise, dans un environnement conservateur. Son père et son grand-père étaient imams avant lui. Il s’émancipe de son univers familial en étudiant la théologie et le droit en Syrie, en Tunisie puis en Arabie saoudite. Il fuit définitivement son pays lors de la guerre en Yougoslavie et arrive en Suisse en 1991. Aujourd’hui, il mène la prière du vendredi en trois langues dans la capitale suisse: allemand, albanais et arabe, préside l’Association islamique albanaise et exerce en tant qu’aumônier en prison.

La confiance de l’opinion

Il aurait pu choisir de rester en retrait. Mais ce n’est pas le genre de ce Bernois de 59 ans, naturalisé en 2005, habitué à prendre part au débat public sur l’islam. «Cette initiative nous place devant un grand défi. La plupart des musulmans ne veulent pas entendre parler de niqab, c’est tout sauf leur priorité. Pourtant c’est un fait: ce vêtement laisse un sentiment désagréable et nuit à l’image de l’islam. Face aux peurs de la société à l’égard de l’islam, nous ne devons en aucun cas nous taire. Nous devons apporter des réponses.»

Qu’il réagisse à un acte terroriste en France ou dénonce un prêche radical en Suisse, Mustafa Memeti ne manque jamais une occasion de condamner l’extrémisme religieux. On s’inquiète de la montée de la radicalisation? Il plaide pour davantage de contrôle des lieux de culte musulmans et une formation locale des imams. «Les musulmans, comme les autres, ont intérêt à pouvoir pratiquer librement leur religion dans une société démocratique, avec des perspectives économiques et où l’Etat de droit prime sur la religion. Je ne veux pas que mes enfants évoluent dans une société parallèle», dit-il.

Avec son discours critique à l’égard des forces islamiques conservatrices, il s’est profilé comme un modéré et a gagné la confiance de l’opinion publique, jusqu’aux cercles les plus hostiles à l’islam. Sa famille incarne le modèle d’intégration qu’il appelle de ses vœux. Sa fille est prof à l’école secondaire: «Elle enseigne l’allemand à des Suisses», souligne-t-il avec fierté. Son premier fils, informaticien, travaille à Swisscom. Son cadet étudie le droit à l’Université de Berne. Son épouse porte un voile, mais pas sa fille. «L’essentiel, c’est qu’elles ont le choix.»

En 2014, la SonntagsZeitung désigne Mustafa Memeti «Suisse de l’année», notamment pour sa «lutte pour la cohabitation pacifique» des communautés religieuses. Car l’imam de Berne est un des promoteurs de la Maison des religions, qui poursuit une mission œcuménique en réunissant sous un même toit les représentants de huit religions: chrétiens, juifs, musulmans, bouddhistes, alévis, bahaïs, hindous, sikhs.

Pas dans le Coran

Son exposition lui vaut aussi des insultes de la part de «cercles ultra-conservateurs», dit-il, qui le taxent d’«hypocrite», de «lèche-botte», ou encore d’«islamophobe». Il hausse les épaules: «La liberté d’opinion est garantie en Suisse.» En soutenant l’interdiction du voile intégral, il entend une fois de plus s’attaquer à une interprétation du Coran qui n’a pas sa place dans la «société moderne»: «Le niqab n’est pas un symbole religieux et n’a aucun fondement théologique. C’est un phénomène qui a été inventé par des forces islamistes puritaines d’une époque révolue. Rien, dans la théologie islamique, n’oblige une personne à se couvrir les mains et le visage. Dès lors, il n’y a aucune raison de défendre ce vêtement.»

Dans la société libérale qu’il affectionne, ne pourrait-on pas refuser de l’interdire sans pour autant le défendre? Mustafa Memeti plisse ses yeux bleus: «Le niqab exclut les femmes qui le portent de la vie publique. Comment voyons-nous l’avenir des musulmanes dans notre société, avec ou sans? Pour moi, c’est sans.»

Il refuse d’envisager que le voile intégral puisse relever d’un choix: «Qu’est-ce que la liberté si elle est volée?» demande l’imam, qui se sent investi d’un devoir de clarification. Car si les femmes portant un niqab n’y sont pas contraintes, c’est qu’elles sont «victimes d’une mauvaise interprétation des textes religieux, pense-t-il. Le voile intégral les empêche d’avoir une existence publique. L’islam n’est pas une religion qui exclut ou qui force. C’est notre devoir de leur expliquer.»


Profil

1962 Naissance au sud de la Serbie.

1991 Fuit la guerre en Yougoslavie pour la Suisse.

2005 Obtient la nationalité suisse.

2014 Ouverture de la Maison des religions à Berne.

2018 Achève la formation destinée aux aumôniers de différentes religions Religious Care im Migrationskontext, première du genre proposée par la Faculté de théologie de l’Université de Berne.


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