Déception, tristesse. Choc, surtout: «Il nous faudra d’abord digérer ce résultat», répond Ufuk Ikitepe, conseiller communal et président de l’association turque à Moudon lorsqu’on lui demande comment il voit l’avenir. Il n’est pas le seul, parmi les musulmans de Suisse, à être encore étourdi, quelques heures après la communication du résultat du vote sur les minarets, par la gifle reçue.

Une gifle qui «fait mal», commente l’ancien porte-parole de la mosquée de Genève Hafid Ouardiri: «Les minarets ne sont qu’un prétexte, ce sont les musulmans qui sont rejetés. Nous sommes désormais en liberté surveillée.»

Un message de rejet

«On ne veut pas de vous», c’est bien ainsi, craint Bashkim Iseni, chercheur à l’Institut d’études politiques et internationales de l’Université de Lausanne, spécialiste des mouvements nationaux dans les Balkans, que le résultat risque d’être interprété. Un message d’autant plus cuisant lorsqu’il s’adresse à des gens qui font tout pour s’intégrer et qui, pour beaucoup, croyaient y être parvenus.

Choquée, Lucia Dahlab, vice-présidente de l’Union des organisations musulmanes de Genève (UOMG), l’est aussi en tant que citoyenne suisse: «Aujourd’hui, nous avons une loi discriminatoire. Je n’avais jamais associé la Suisse à ce genre de choses: pour moi, c’était un phénomène du passé ou de pays lointains. Et lorsque ça commence comme ça, ça peut aller très loin…»

Que s’est-il passé?

Mais que s’est-il donc passé? A l’instar de Hafid Ouardiri, qui déplore la victoire d’une «politique de la peur et du mensonge», beaucoup s’en prennent à l’instrumentalisation d’angoisses qu’il aurait appartenu à la classe politique de mieux désamorcer plutôt que de les traiter par le mépris. Bashkim Iseni discerne même un mécanisme de rejet, sur le dos des musulmans, d’un métissage désormais incontournable, un repli identitaire sur une impossible «Suisse blanche». Une opération réalisée par l’exploitation de peurs que, reconnaît-il, «nous avons sans doute sous-estimées». Et dont certains jugent injuste d’avoir à rendre compte: «La burka, s’insurge Ufuk Ikitepe, ce n’est pas l’islam, c’est une coutume afghane.»

Des excès à dénoncer

Les musulmans de Suisse se sont-ils insuffisamment distanciés des excès qui se commettent, ailleurs, au nom de l’islam? Oui, répond sans hésiter Stéphane Lathion, chercheur aux Universités de Lausanne et de Fribourg, membre du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse (GRIS). «Les musulmans modérés ont peur de s’afficher. Certains ont de la famille dans des pays où des propos trop critiques peuvent lui causer du tort. D’autres ont tout simplement peur de se faire traiter d’ignorants par des gens qui, comme Hani Ramadan, prétendent incarner le vrai islam. Mais il faudra qu’ils aient le courage de faire en public les critiques qu’ils formulent entre eux. Il n’y a plus le choix.»

L’UOMG, note Lucia Dahlab, a justement mis la réflexion sur ce problème à l’ordre du jour d’une prochaine séance. Mais, relève-t-elle, le monde politique porte sa part de responsabilité: «Les discours se superposaient: les uns disaient «l’islam pose problème, il faut interdire les minarets» et leurs adversaires répondaient: «l’islam pose problème mais il ne faut pas interdire les minarets». Les gens ont retenu que l’islam pose problème.»

La peur de l’islam, estime de son côté Ufuk Ikitepe, a eu le champ libre là où les politiques d’intégration font défaut: «Bâle-Ville, Genève ou Vaud, où des efforts sont menés en ce sens, ont voté contre l’initiative».

Risque de repli

Quelles relations demain entre la Suisse et ses musulmans? Le danger de repli identitaire est pointé par tous, surtout, note Bash­kim Iseni, pour «les gosses qui sont nés ici, qui n’ont pas le lien culturel fort avec leur pays d’origine et qui risquent de se replier sur une identité défensive organisée autour de la foi».

Si c’est là qu’ils voient le danger, ce n’est pas la voie que favorisent nos interlocuteurs. Au-delà de la tristesse et du découragement, le constat est unanime: si peu payant qu’il se soit avéré jusqu’ici, il faudra reprendre le dialogue.

Mais comment? Comme le souligne Lucia Dahlab, «pour dialoguer, il faut être deux. Et lorsque vous défendez les crèches d’entreprise et le droit au travail des femmes avec un foulard sur la tête, on ne vous croit pas beaucoup». Face au poids écrasant des stéréotypes, tous se montrent désemparés.

Dialoguer, mais comment?

«Si vous commencez votre discours en disant que l’islam est une religion de paix, votre interlocuteur cesse d’écouter, commente Erkan Oege, enseignant à Lausanne et musulman croyant. C’est inaudible. Il faut arriver à communiquer ce désir de paix autrement. Mais la communauté musulmane a cette difficulté qu’elle est composée de personnes qui sont arrivées relativement récemment. Elles ne maîtrisent ni les codes politiques ni les codes culturels. Beaucoup d’entre elles ont une expérience très pacifiée de leur vie de musulmans en Suisse mais ils ne savent pas comment la faire partager.»

A l’occasion de la campagne, certains ont essayé. Ils ont noué aussi, relève Lucia Dahlab, des liens avec des organisations antiracistes avec lesquelles la collaboration pourra continuer. Et le résultat négatif de leurs efforts, paradoxalement, rend d’autant plus impératif de les poursuivre, estime Erkan Oege.

«Il y avait une rancœur sourde, non dite. Aujourd’hui, elle est sur la table et c’est une déchirure. Mais face à une telle déchirure, le dialogue devient d’autant plus important. Nous ne devons pas nous dire: «Ils nous rejettent et nous humilient.» Mais nous efforcer de donner le meilleur de ce que nous pouvons offrir, en espérant la même chose en retour.»

Concrètement, estime l’enseignant vaudois, la peur ne se désarme pas par des discours politiques mais par un travail minutieux, lent, parfois fait de malentendus et de déchirements au terme duquel on apprend à se connaître et à se convaincre qu’on gagne à la fréquentation et aux échanges mutuels – un processus qui passe autant sinon plus par la culture, la musique, voire le sport que par le raisonnement.

Un exercice ambitieux, donc, qui se déroulera, note Lucia Dahlab, dans un climat tendu: «Les gens sont plus décomplexés. Il y a une quinzaine d’années, il était exceptionnel qu’on me fasse des remarques à propos de mon voile. Aujourd’hui, je me fais régulièrement apostropher.» Mais que les musulmans entreprendront aussi, forts des solidarités qui se sont manifestées au cours de la campagne: «Des représentants d’autres religions nous ont soutenus, des gens sont venus spontanément aujourd’hui nous dire qu’ils avaient voté non, qu’ils étaient tristes», relève Ufuk Ikitepe.