Le mutisme très prudent des célébrités au forfait fiscal

Impôt Rares sont les forfaitaires qui osent témoigner

Les plus célèbres ne se bousculent pas pour défendre leur régime d’imposition

«Climat de suspicion», «chasse aux sorcières». Les fiscalistes déclinent à l’unisson la même analyse: leurs riches clients étrangers imposés d’après la dépense sont dans leurs petits souliers à quelques jours du vote sur l’abolition du forfait fiscal.

Depuis le début de la campagne, les 5729 forfaitaires du pays, célèbres ou anonymes, artistes, sportifs, rentiers, hommes et femmes d’affaires, sont au centre de l’attention et polarisent le débat. Pour les uns, ces privilégiés sont l’incarnation d’une intolérable inéquité fiscale. Pour les autres, ces fortunes opportunes sont synonymes de rentrées fiscales, d’emploi et de croissance. Rarement un si petit échantillon de population aura autant fait parler de lui.

Les premiers concernés font, eux, profil bas. Rares sont les forfaitaires qui osent prendre la parole pour justifier le régime dont ils bénéficient. Et ceux qui acceptent de le faire – à l’image des trois témoignages recueillis par Le Temps – sont inconnus du grand public. Jo-Wilfried Tsonga, Sébastien Loeb, Phil Collins, Amélie Mauresmo, Isabelle Adjani, Nana Mouskouri: les célébrités passées par le forfait fiscal sont pourtant nombreuses. Si elles avaient décidé de s’exprimer, leur notoriété aurait assuré à leur propos un retentissement immédiat. Mais ces «people» se taisent. Seul le grand argentier de la Formule 1, l’Anglais Bernie Ecclestone, est sorti du bois dans la presse alémanique. Se contentant de déclarer qu’il payait «volontiers» des impôts en Suisse et qu’il versait «beaucoup d’argent» au fisc, en Suisse comme en Angleterre.

A l’aise dans les médias quand il s’agit de commenter leurs exploits, les célébrités que nous avons sollicitées nous ont opposé de pudiques fins de non-recevoir. «On s’est installés en Suisse pour être tranquilles et en sécurité, résume l’une d’entre ­elles, avant d’écourter la conversation. On ne va donc pas s’étaler sur le sujet!» Les premiers desservis par ce mutisme sont les défenseurs du forfait fiscal. En tête, les milliers d’avocats, de banquiers, de notaires et autres professionnels de l’immobilier qui ont fait du forfait un fonds de commerce. «Les socialistes ont convoqué Tsonga et Wawrinka dans la campagne, en prétendant que le premier paie moins d’impôts que le second, s’emporte un fiscaliste. Je peux vous dire que c’est faux, puisque ces sportifs sont taxés à la source, là où ils jouent, y compris sur une partie de leurs revenus de sponsoring. Mais ça aurait évidemment plus de poids s’ils démentaient eux-mêmes…»

A entendre Jean-Philippe Delsol, avocat fiscaliste français et auteur de Pourquoi je vais quitter la France, les très médiatiques tribulations fiscales de Johnny Hallyday ou de Gérard Depardieu auraient convaincu les forfaitaires des vertus du silence: «Ils constatent que ceux qui se sont beaucoup vantés de leur exil fiscal ont dégradé l’image des forfaitaires. Du coup, ils se font discrets. Et ils vivent assez mal cette atmosphère de chasse aux riches. Même s’ils considèrent que leur train de vie et leurs impôts contribuent au bien commun, ils ont l’impression d’être devenus des mal-aimés, même en Suisse.»

Selon Jean-Philippe Delsol, ce désamour grandissant aurait aussi dégradé les relations des forfaitaires avec le fisc suisse. «L’administration fiscale est indûment devenue plus suspicieuse sur la situation réelle de ces contribuables. La relation de confiance est en train de se déliter, alors que c’est un soubassement de la qualité de vie en Suisse.»

Pour l’avocat Philippe Kenel, les conséquences de témoignages passés ont aussi fait réfléchir les plus bavards des forfaitaires: «Certains de mes clients avaient raconté leur histoire il y a quelques années dans des émissions de télévision. Ils ne le font plus… parce qu’ils ont eu droit à des contrôles fiscaux en France dans la foulée, ou se sont fait taper sur les doigts par leur famille!» Eviter à tout prix de se faire remarquer: le réflexe serait très présent dans les rangs de ceux qui ont quitté la France. «Ils ne supportent plus l’atmosphère anti-riches qui y règne, assure le fiscaliste. Le célèbre «Casse-toi riche con!» adressé par Libération à Bernard Arnault a été la cerise sur le gâteau.»

Et si l’assourdissant silence des ­célébrités au forfait avait une origine moins avouable? Certains n’auraient-ils pas obtenu du fisc des conditions difficiles à assumer? «Je ne crois pas, hésite le conseiller genevois de plusieurs sportifs célèbres. En tout cas pas à Genève ou dans le canton de Vaud. En Valais, peut-être…»

«Ceux qui se sont vantés de leur exil fiscal ont dégradé l’image du forfait»