A inscrire au rang des affaires irrésolues. Des truites continuent de périr dans le Doubs sans qu’on ne sache vraiment pourquoi, victimes du saprolegnia, un champignon qui détruit la peau et les branchies. Le Doubs, symbole d’une nature sauvage et protégée, décrit comme l’une des «rivières les plus en santé de Suisse» par le chef de l’Office jurassien de l’environnement, Jacques Gerber.

L’hécatombe a débuté en 2009. Les barbeaux ont succombé, puis des ombres et des truites en 2010 (LT du 21.06.2010). Depuis le début de l’année, plusieurs dizaines de truites ont péri.

«Que des truites meurent à l’issue de la période de reproduction, qui a lieu en novembre-décembre, est habituel, constatent en chœur Jacques Gerber et le responsable jurassien de la pêche, Christophe Noël. Ce qui interpelle, c’est l’ampleur du phénomène.» «La mortalité reste inférieure à 10% de la population de truites», nuance Christophe Noël.

L’Office jurassien de l’environnement, de même que celui de Neuchâtel et de la Franche-Comté voisine – le Doubs longe la frontière franco-suisse sur 75 kilomètres, avant d’effectuer une boucle de 30 kilomètres dans le Jura et de repartir vers la France – mène l’enquête sur les causes de l’hécatombe. «Nous avons transmis des poissons infectés au Tierspital de Berne pour analyses, explique Jacques Gerber. Elles n’ont pas mis en lumière d’anomalies. Pas de bactéries ni de virus. Nous avons analysé l’eau. Rien d’anormal non plus.»

Les enquêteurs environnementaux n’ont-ils pas un coupable tout désigné, avec le saprolegnia? Ce champignon prolifère de façon naturelle dans les cours d’eau. Une faune saine lui résiste. Si le poisson succombe à la mycose, c’est parce qu’il est affaibli ou blessé. «L’enjeu, ce n’est donc pas le saprolegnia, mais la mauvaise santé des truites», affirme Jacques Gerber.

C’est là que l’enquête s’embrouille. Car les «suspects» se multiplient et diffèrent, suivant que les accusateurs sont les protecteurs de la nature, les pêcheurs et d’autres parties impliquées. «La cause, c’est le déséquilibre provoqué par l’homme», dénonce François Boinay, du centre nature des Cerlatez. Les agriculteurs et leurs pesticides sont dans le viseur, comme les forestiers et les produits phytosanitaires utilisés. En ligne de mire également, les micropolluants sortis des stations d’épuration ou parce qu’il n’y a pas, à certains endroits, d’épuration des eaux usées. Tout le monde voue aux gémonies les éclusées provoquées par les barrages hydroélectriques.

Si l’enquête piétine, c’est, assène Jacques Gerber, «parce qu’il n’est scientifiquement pas possible de lier la mortalité des poissons à l’une des causes évoquées. Tout n’est que spéculations». Alors, faute de cause clairement établie de la détérioration de la résistance des poissons, pas de remède immédiat.

L’apparente impuissance et le fatalisme provoqueront-ils la disparition de la faune du Doubs? Le fonctionnaire jurassien réfute tout laxisme. Il a fait venir sur place, en fin de semaine dernière, des experts de la Confédération et du Tierspital de Berne. «Nous agissons sur plusieurs fronts», dit-il lorsqu’on lui demande ce qu’ont fait les autorités ces derniers mois. «Nous avons déterminé des zones de stockage du bois, ce qui évite la pollution aux phytosanitaires. Nous nous montrons proactifs avec les agriculteurs, concernant l’épandage du lisier. Nous avons demandé à la Confédération de faire pression sur les barragistes pour réduire l’ampleur des éclusées. Nous préparons un plan sectoriel des eaux du Doubs, qui sera disponible au printemps, avec des priorités. Enfin, nous allons appliquer la nouvelle loi fédérale sur la protection des eaux, qui impose une zone tampon allant jusqu’à quinze mètres le long des berges. La vallée du Doubs sera un laboratoire, avec des compromis négociés avec les agriculteurs.»

L’objectif consiste à réduire les pollutions sournoises de la rivière et lui redonner de l’oxygène. Mais la tâche est compliquée par le positionnement géopolitique du Doubs. A cheval sur la frontière franco-suisse. «Nous sommes en discussion avec les Francs-Comtois pour constituer des groupes de travail binationaux, pour qu’on échange nos connaissances et qu’on imagine des mesures unifiées», relève Jacques Gerber. La Franche-Comté est concernée par d’autres hécatombes piscicoles dans la Loue et le Dessoubre.

Les processus seront forcément longs, les truites continueront de périr et rien n’indique que leur mortalité sera endiguée. «C’est une affaire mystérieuse et pénible», lâche en guise de conclusion Jacques Gerber.