«Farinet n'est qu'un prétexte. Si on avait eu saint François d'Assise à disposition on aurait pris saint François d'Assise.» Inutile donc de chercher, comme certains moralistes du Vieux-Pays, des poux dans l'aura du faux-monnayeur: «Farinet la crapule, Farinet le syphilitique, il faut arrêter», lâche l'ancien journaliste Pascal Thurre, qui publie ces jours un livre consacré à la dernière folie des amis de Farinet: le Sentier des vitraux, véritable envol initiatique, qui, en 21 stations marquées chacune d'un vitrail, conduit de la plaine du Rhône jusqu'à la très people vigne à Farinet, située, comme chacun le sait, à 650 années-lumière de Bételgeuse, au-dessus de Saillon.

Ces vitraux-là retracent les étapes de la vie de Farinet pour tenter d'égrener le catalogue des «valeurs humaines». Des vitraux réalisés par un maître, Théo Imboden, de Täsch, sculpteur sur verre, d'après des bois gravés de Robert Héritier. Même initiatique, un tel sentier a un prix: 400 000 francs environ. Et c'est là que les amis de Farinet ont fait très fort. Ils ont réussi à vendre les 21 vitraux à des associations, des entreprises ou des particuliers. Celui qui leur a donné le plus de mal, c'est La souffrance, qui montre Farinet menotté entre deux gendarmes. Même Ruth Dreifuss, sur place, a protesté: «La souffrance n'est pas une valeur, elle doit être combattue.» Tel n'est pas l'avis de Pascal Thurre, appelant une brassée de saints à sa rescousse: Paul, Augustin, mais aussi… Exupéry. Ainsi que Juliette Binoche – «acceptée, sublimée, la souffrance devient source de joie» – ou Clay Regazzoni, avouant sur le sentier que la souffrance «l'avait catapulté vers les autres». Rien n'y fit: «De ce vitrail maudit, personne ne voulait. Aucun fonds culturel, aucune multinationale, aucune banque, aucun bureau d'Etat. Forcément on n'achète pas la souffrance.» Même La mort pourtant avait trouvé preneur, une entreprise de pompes funèbres! Il fallut lancer un appel sur Rhône-FM pour que se constitue, Bertrand Piccard et Freddy Girardet en tête, la Bande des Cent, glorieux ou anonyme, qui deviendra propriétaire de la souffrance.

Farinet, on le sait, était Valdôtain et c'est à l'école de son village natal, Saint-Rhémy-en-Bosses, que le vitrail L'enfance le montre. De l'enfance à l'amour il n'y a qu'un pas, d'autant plus que la grande passion du faux-monnayeur fut une copine d'école, Adélaïde. Qu'il n'épousera pas pour une histoire, déjà, de gros sous. «Dis-moi si Adela est mariée. Chaque fois que je pense à elle, les larmes me montent aux yeux», écrit-il à son frère depuis le Valais. La présence de L'argent, sponsorisé par… la Loterie Romande, peut surprendre dans un sentier des valeurs humaines. Là, Pascal Thurre se place directement sous l'autorité de l'abbé Pierre, pour affirmer que «sans lui on ne fait rien, même pas le bien». D'ailleurs la monnaie de Farinet, dit sa ballade, «était plus vraie que celle de l'Etat parce qu'il la donnait». Autre étape du pèlerin, Le silence, situé en plein milieu des vignes et acheté… par la Croix-Bleue. Ou encore La liberté, Farinet marchant sur un toit, La lutte, propriété des chasseurs valaisans, L'action, soutenue par les syndicats chrétiens. Ou la très extraordinaire Innocence, représentant deux gendarmes menaçant quelqu'un à terre, invisible, un enfant évidemment, selon Pascal Thurre. «C'est le vitrail de l'injustice qui rappelle aux actifs, aux battants, aux premiers de classe la vanité de leurs élans dans le fracas et le bric-à-brac du quotidien.»

Le vitrail du Plaisir, acheté par Optigal SA, montre Farinet une bouteille à la main et une clef dans l'autre. Le plaisir ici, toujours selon Pascal Thurre, est d'abord une respiration dans l'initiation, une touche humoristique qui humanise le côté solennel de la quête: «Regardez-le… il va, une bouteille à la main. La meilleure de sa cave. Il va l'ouvrir pour lui tout seul. La boire en suisse, la clef des champs sous le bras… L'homme refuse de se prendre au sérieux sur le chemin du bonheur.» Les Amis de Farinet, eux, ont opté pour le dernier vitrail, L'immortalité, représentant un Farinet endimanché tenant à la main une rose d'or et sous le bras un livre, celui de la loi: «Tel un funambule il avance sur son câble. Imperturbable. Prêt à rencontrer son maître. Il sera jugé sur l'amour, non sur la loi… fermés les diplômes et les titres, les feuilles d'impôts et les livres, le coran et le catéchisme, les lettres d'amour et les autres.»

Le Sentier des Vitraux, un essai d'itinéraire initiatique de Pascal Thurre. 126 pages. En librairie à Sion et à Martigny ou sur commande à Farinet, case postale, 1913 Saillon.