abandon du nucléaire

Le mythe du «retour à l’herbe»

La Suisse se prépare à l’arrêt de ses centrales. En France et en Allemagne, plusieurs réacteurs sont déjà au repos et en cours de démontage. Mais ces travaux coûtent généralement plus cher que prévu au départ et s’étalent sur des dizaines d’années

Le mythe du «retour à l’herbe»

Nucléaire La Suisse se prépare à l’arrêt de ses centrales

En France et en Allemagne, des usines sont en coursde démontage

Cela coûte cher et duredes dizaines d’années

Le «retour à l’herbe». C’était le slogan et le rêve des Bretons domiciliés à proximité de la centrale nucléaire de Brennilis après que celle-ci a été arrêtée en 1985. Mais leur espoir de revoir les monts d’Arrée retrouver leur verdeur enchanteresse a été douché par la Cour des comptes française, qui, dans un rapport de 2005, relève: «On n’envisage plus aujourd’hui une libération totale d’un site au sens d’un «retour à l’herbe», mais plutôt sa réutilisation à des fins industrielles.» Avec cette constatation, la Cour des comptes a érigé la remise à l’état naturel d’un site atomique au rang de mythe. Cela alors que neuf réacteurs sont en cours de déconstruction en France (dont Brennilis, Bugey 1 et Creys-Malville) et plusieurs autres en Allemagne (dont Lubmin et Rheinsberg, hérités de l’ex-RDA).

Outre-Rhin, on défend encore l’idée de renaturer les sites décontaminés. L’Allemagne et la Suisse citent volontiers l’exemple de Niederaichbach, en Bavière. Mise en service en 1972 et arrêtée en 1974, la centrale a été démantelée entre 1986 et 1995. «La zone concernée, exploitable sans restriction, est de nouveau partiellement une zone forestière», vante le Forum nucléaire suisse. L’éleveur Ludwig Oberhauser y fait paître ses vaches écossaises. Dans un reportage d’Arte consacré au démantèlement des centrales, il a fièrement affirmé que son herbe était «la mieux contrôlée du monde». Mais il est aussi l’un des éleveurs les plus subventionnés d’Allemagne, car l’Etat l’indemnise pour être là.

Si Niederaichbach est citée en référence, le doute, pour les autres centrales, demeure. Car l’élimination d’un site nucléaire est d’une complexité extrême. «Il y a deux stratégies possibles. On peut laisser refroidir afin de faire retomber la radioactivité. Mais cela prend des dizaines d’années. On peut aussi démonter le plus vite possible. Mais tout est alors radioactif et l’on ne peut envoyer là-dedans des humains, des machines ou des robots que s’ils sont fortement protégés et blindés», résume Christian Van Singer, physicien, vice-président de l’alliance Non au nucléaire et conseiller national (Verts/VD). «Si l’on démonte tout de suite, il faut décontaminer davantage et ça coûte beaucoup plus cher», complète Sabine von Stockar, de la Fondation suisse de l’énergie (FSE).

Pour ses sites, EDF a opté pour la solution rapide. Le groupe français invoque deux raisons: «Ne pas laisser cette charge aux générations futures et bénéficier de l’expertise et des compétences des salariés qui ont participé à l’exploitation des centrales jusqu’à leur arrêt.» La question du personnel est cruciale. «Le démantèlement des centrales est une affaire économique intéressante. Mais il faut former le personnel nécessaire, sinon ce sont des Russes qui s’en occuperont», note Isabelle Chevalley, physicienne et conseillère nationale (PVL/VD). Or, sur les sites français, ce sont déjà en partie des sous-traitants qui se chargent de ce travail. Cela pose des problèmes. «Ils n’ont pas les mêmes conditions de travail que les salariés des exploitants», note Sabine von Stockar. Moins bien considérés, ils ne sont pas toujours au bénéfice d’une formation adéquate.

En Suisse, où l’on a déjà dû démonter le réacteur d’essai de Lucens après l’accident de 1969, les choses commencent à bouger. Après l’été, la ministre de l’Energie, Doris Leuthard, transmettra au parlement la Stratégie énergétique 2050, qui repose sur l’abandon du nucléaire. En parallèle, l’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire (IFSN) a mis en consultation jusqu’à fin octobre ses directives pour l’arrêt des centrales (LT du 31.05.13).

Quel que soit le scénario retenu, les travaux promettent de s’étaler sur plusieurs décennies. Combien? Difficile à dire. «Les expériences sont encore limitées», surtout pour les types de réacteurs utilisés en Suisse, note la FSE. La procédure se fera par étapes. Il y a d’abord la phase de post-exploitation, qui débute dès l’arrêt du réacteur et dure «environ cinq ans», selon l’IFSN. Celle-ci exige que les exploitants établissent la planification des travaux de désaffectation, le concept d’élimination des déchets, les mesures de sécurité et de protection du personnel, les coûts, le financement.

Le combustible radioactif est progressivement refroidi, déchargé, et acheminé vers un site d’entreposage indépendant, pour autant qu’un tel lieu existe. Il s’agit d’un des plus grands points d’interrogation de la procédure. Commence ensuite le démontage. Les bâtiments sans contact direct avec la radioactivité sont entrepris en premier.

Les parties où se trouvaient les éléments radioactifs doivent être placées en confinement sûr avant de pouvoir être détruites. Pour toutes les centrales, il s’agit du bâtiment du réacteur et, à Mühleberg et Leib­stadt, de la salle des machines. Les bâtiments situés autour du réacteur sont livrés aux machines de démolition. Lors de la dernière phase, on s’attaque au réacteur. Selon l’IFSN, «la durée du démantèlement est d’environ dix ans». Le Forum nucléaire suisse parle de quinze ans.

Voilà pour la théorie. En pratique, c’est compliqué. En ex-Allemagne de l’Est, Lubmin et Rheinsberg ont été arrêtées en 1990, après un quart de siècle d’activité. Energie­werke Nord a entrepris les travaux de démontage en 1995. Ils se poursuivront au moins jusqu’en 2015, soit plus longtemps que prévu. Mais les réacteurs sont censés rester en confinement sûr pendant 50 ans afin de faire retomber la radioactivité qui a contaminé murs et sols. De sorte que les bâtiments qui les abritent ne disparaîtront pas avant 2060!

En France, Brennilis illustre les nombreuses inconnues qui entourent les opérations de démontage. La centrale, unique exemplaire de la filière à eau lourde en France, a cessé ses activités le 31 juillet 1985. La première phase s’est déroulée jusqu’en 1992. La deuxième a suivi entre 1997 et 2007. Mais la troisième phase est loin d’être achevée. Elle aurait dû démarrer en 2007. Mais l’autorisation de déconstruction a été annulée pour vice de procédure.

EDF a présenté une nouvelle requête en 2011 pour le démantèlement partiel de l’intérieur du bâtiment du réacteur, mais pas du réacteur lui-même. Cette demande a été refusée par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). EDF doit la reformuler. Selon l’ASN, il faut encore compter cinq ans de travaux. Ceux-ci se poursuivront au moins jusqu’en 2018. Le démantèlement aura déjà duré 33 ans, mais le bloc réacteur sera encore debout. Dans les monts d’Arrée, le retour à l’herbe n’est pas pour demain.

L’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire a émis des directives sur l’arrêt des centrales

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