A la fin de l'Ancien Régime, la Genevoise Suzanne Necker-Curchod, épouse du banquier Jacques Necker et mère de Germaine de Staël, donnait du statut des femmes une définition particulière. Celle dont le salon prisé du Tout-Paris lança la carrière publique de son mari, un temps Ministre des finances de Louis XVI, constatait en effet: «Les femmes remplissent les intervalles d'une vie comme ces duvets qu'on introduit dans les caisses de porcelaine: on compte ces duvets pour rien et tout se briserait sans eux.» Cette situation s'est-elle depuis beaucoup modifiée? Verdict mitigé à la Comédie de Genève.

«Pas de parti pris féministe»

Prêté par Anne Bisang, sa directrice, le hall de l'établissement accueillait mardi soir un public presque exclusivement féminin, venu célébrer la parution des Femmes dans la mémoire de Genève, très bel ouvrage encyclopédique réalisé sous la direction d'Erica Deuber Ziegler et Nathalia Thikhonov.

Est-ce à dire que l'histoire des femmes ne suscite guère l'intérêt des hommes? «Je ne pense pas, réplique Nathalia Tikhonov, auteur également d'une thèse sur les premières femmes dans les Universités suisses à la fin du XIXe siècle. Tout d'abord, le livre que nous avons produit n'a pas de parti pris féministe. Il est un recueil de notices biographiques sur quelques quatre-vingt-six femmes qui ont marqué de diverses manières la mémoire de Genève entre le XVe et le XXe siècle. A ce titre, il peut intéresser tout un chacun, curieux de la vie et de l'histoire de la cité lémanique.» Certains textes ont d'ailleurs été rédigés par les descendants eux-mêmes, comme ce portrait consacré par le Dr. Daniel Tuchschmid à sa mère, Gabrielle Perret-Gentil (1910-1999), obstétricienne militante de l'avortement et fondatrice de la clinique Vert-Pré.

Un manque genevois

Le livre naît cependant d'un manque. «Qu'est-ce qu'on connaît des figures féminines genevoises?», interroge Erica Deuber Ziegler. Pas grand-chose, à bien réfléchir, hors les hauts faits de la Lyonnaise Mère Royaume, la littérature de la précitée Madame de Staël et les tribulations orientales d'Ella Maillard.

C'est pour réparer cette lacune – «à se demander si les historiens ne sont pas misogynes» –, que l'éditrice Suzanne Hurter a passé commande auprès de la politicienne et historienne de l'art Erica Deuber Ziegler, s'assurant également du soutien de l'Etat de Genève par le biais de sa présidente, Martine Brunschwig Graf. «Je souhaitais un tel ouvrage en guise de cadeau protocolaire. De plus, je pense que c'est stimulant pour les jeunes femmes de prendre conscience de l'existence de ces illustres modèles.»

Célèbre et masculine

Mais qu'est-ce au juste, une «femme célèbre»? «Elle peut se définir de deux manières, répond l'historienne Irène Herrmann. Soit elle œuvre en retrait de la vie publique, occupant l'espace interstitiel qui lui est alloué. C'est alors grâce aux sources qu'elle nous est donnée à connaître. Soit elle répond à une définition plus «masculine» de la célébrité.» «Or, même en ce cas, précise Erica Deuber Ziegler, il existe une façon très féminine d'occuper l'espace public.» Ainsi, Nelly Schreiber-Favre (1879-1972), première femme à avoir ouvert, à Genève, un cabinet d'avocat, milita pour la création d'un Tribunal spécial pour les enfants délinquants.

Genève, l'Internationale, affiche cependant ses spécificités. La «grande dame» y est d'abord une étrangère – plus d'un tiers des noms retenus. Françaises, Anglaises ou Juives d'Europe orientale selon l'époque et les vagues d'immigration, ces femmes affranchies de leurs attaches «disposaient probablement de plus «d'élasticité» et donc d'audace», propose Erica Deuber Ziegler.

L'aristocrate

C'est aussi une aristocrate, du moins issue de la bonne bourgeoisie, puisque jusque dans les années 1960, il n'est tout simplement pas question pour les autres classes de jouir des hauts de l'éducation. Enfin, elle exerce toutes les professions: commerçante, artisane, peintre, écrivain, médecin, philosophe, savante, comédienne.

Autre chose? A l'instar de Marie-Claude Leburgue, pionnière du journalisme radiophonique, vouée à la cause féministe et lesbienne déclarée, «nombre de ces femmes étaient homosexuelles mais leurs descendants ont malheureusement refusé que cela soit mentionné», constate Erica Deuber Ziegler. Qu'on se rassure: la Genève contemporaine conserve en legs des traces de sa pruderie historique.

Les femmes dans le mémoire de Genève. Du XVe au XXe siècle. Sous la direction d'Erica Deuber Ziegler et Natalia Tikhonov, Genève, Femmes & Histoire, Éditions Suzanne Hurter, 2005.