Portrait

Nadine Lacroix Oggier, l’alchimiste de vos assiettes

Docteure en microbiologie alimentaire, la Canadienne dirige le Cluster Food & Nutrition à Fribourg. L’association vise à développer une nourriture innovante, régionale, plus saine et plus écologique

Petite, elle aimait déjà inventer toutes sortes de recettes de cuisine. Durant sa jeunesse, elle confectionnait son propre pain, brassait de la bière et s’essayait à la vinification. Aujourd’hui, elle fait fermenter sa choucroute et ne jure que par les vertus du kéfir, une boisson pétillante à base d’eau, de sucre et de citron, qu’elle prépare évidemment elle-même.

D’aussi loin que remontent ses souvenirs, Nadine Lacroix Oggier a toujours eu la passion de la nourriture. «J’ai un côté très foodie, j’adore bien manger», reconnaît en plaisantant l’actuel manager du Cluster Food & Nutrition, avec un accent qui trahit ses origines québécoises. La Canadienne pilote depuis 2015 cette association à but non lucratif basée en ville de Fribourg et dont le but est d’accompagner la transformation du secteur agroalimentaire, entre innovations technologiques, questions de santé et exigences de développement durable.

Aliments et santé

C’est cette passion de la cuisine, alliée à une curiosité à comprendre les mécanismes de transformation des aliments, qui a poussé Nadine Lacroix Oggier à s’intéresser très tôt à ces thématiques. En 1997, elle entreprend des études en sciences et technologie des aliments à l’Université Laval, à Québec. Un master qu’elle approfondira ensuite avec une thèse de doctorat en microbiologie alimentaire, en même temps qu’elle collabore au sein de l’Institut sur la nutrition et les aliments fonctionnels (INAF). «Un aliment fonctionnel est un produit auquel ont été ajoutés des ingrédients amenant des bienfaits pour la santé. C’est une tendance particulièrement développée au Japon», relève-t-elle.

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Durant sa thèse, Nadine Lacroix Oggier étudie plus particulièrement les bactéries lactiques dans la fermentation, notamment dans les fromages en vue de maximiser leurs qualités nutritionnelles. Ses recherches sur les produits laitiers vont amener la Québécoise, presque naturellement, à venir déposer ses valises en Suisse, le pays du fromage. En 2007, elle est engagée par la multinationale Nestlé. Employée au centre de recherche de Konolfingen, non loin de Berne, elle y mène des travaux en vue de diminuer l’allergénicité du lait en poudre hypoallergénique pour nourrissons.

Le «fruit de la longévité» en test

Nadine Lacroix Oggier va poursuivre en 2009 sa carrière dans une autre multinationale, Philip Morris, comme cheffe de projet. Un choix qui surprend de prime abord, mais qu’elle assume. «On peut discuter du produit – la cigarette – mais cette expérience m’a permis de prendre du recul par rapport à ma spécialisation, d’apprendre à gérer des équipes et à faire aboutir un projet.» Mais la jeune femme ne désertera pas complètement le domaine de l’alimentation. En Valais, canton où elle vit dorénavant avec sa famille, elle mène, en collaboration avec l’Agroscope, un projet de cultures tests de camerise. Ressemblant au bleuet et surnommée par les Japonais haskap, pour «fruit de la longévité», cette baie est riche en antioxydants.

En 2015, la Canadienne va finalement quitter le monde des multinationales pour prendre la direction du Cluster Food & Nutrition. Rattaché au pôle scientifique et technologique de Fribourg, installé à la BlueFactory sur le site des anciennes usines Cardinal, ce projet pilote est porté par l’association Région capitale suisse, qui regroupe les cinq cantons de Berne, Neuchâtel, Fribourg, Soleure et le Valais.

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Le cluster fonctionne comme un réseau dont les membres – leur nombre est passé de 7 à 84 en quatre ans – viennent de l’agroalimentaire, de l’agriculture, de la distribution, mais aussi du monde académique. Ses engagements sont variés: jouer les facilitateurs dans un projet de conception d’une variété de champignons hyper-vitaminés, accompagner les maraîchers du Seeland dans un programme d’optimisation de l’énergie consommée par les serres et ainsi réduire leur bilan carbone, monter une formation sur la transformation du lait de chèvre, etc.

Prise de conscience globale

Un des fils conducteurs du cluster est de mettre en réseau différents partenaires en vue de développer des produits innovants, plus sains et régionaux. L’enjeu est crucial pour Nadine Lacroix Oggier: «Nous vivons un momentum, une époque charnière, insiste d’emblée la spécialiste des sciences de l’alimentation. Il y a une prise de conscience globale des questions liées à la nutrition et la durabilité. Agriculture biologique, traçabilité, circuit court, terroir… On parle beaucoup de ces thèmes. Nous sommes devenus des «prosommateurs», informés, qui ne veulent plus seulement acheter un produit mais aussi une histoire.»

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Face à ces enjeux, la Canadienne constate cependant avec regret que le lien entre le consommateur et le producteur est en train de disparaître. Elle observe aussi avec scepticisme l’essor des foodtechs. Elle évoque les nombreuses entreprises de la Silicon Valley actives dans le domaine, dont la fameuse start-up Impossible Foods, qui a breveté un steak sans viande, mais qui reproduit son odeur et même son côté saignant. «Veut-on aller vers une alimentation totalement industrialisée?» s’interroge Nadine Lacroix Oggier. Pour elle, nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins.


Nadine Lacroix Oggier sera l’invitée du Temps le mardi 4 juin à 17h, à l’institut agricole de Grangeneuve, route de Grangeneuve 31, à Posieux (FR).

LeTemps.ch/Evenements


Profil

1978 Naissance à Jonquière, au Québec.

1997 Début des études en sciences et technologie des aliments à l’Université Laval de Québec.

2007 Engagée par Nestlé, arrivée en Suisse.

2009 Naissance du premier de ses deux enfants.

2015 Manager du Cluster Food & Nutrition.

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