20 ans

La naissance du «Temps», dans le bruit et la fureur

La préparation de la fusion du «Journal de Genève» et du «Nouveau Quotidien» s’est faite dans une incessante polémique. Evocation

Le Temps fête ses 20 ans cette année. Né le 18 mars 1998, il est issu de la fusion du Journal de Genève et Gazette de Lausanne et du Nouveau quotidien. Nous saisissons l’occasion de cet anniversaire pour revenir sur ces 20 années, et imaginer quelques grandes pistes pour les 20 suivantes.

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La plaque est toujours dans mon salon, sa surface d’aluminium brille aussi bien qu’il y a vingt ans. «Gazette de Lausanne», est-il écrit en caractère d’époque, serrés, austères. Elle ornait la porte du bureau lausannois du Journal de Genève, rue Saint-Martin, jusqu’aux derniers jours. Début 1998, avec les collègues vaudois, nous l’avons enlevée. J’étais le cadet, les aînés ont considéré que j’y avais droit. Je l’ai rapportée chez moi, les larmes aux yeux.

Le Temps n’est pas né dans la joie et la bonne humeur. Hormis les porteurs de projet et quelques enthousiastes, personne n’a savouré les mois qui ont précédé le lancement du journal. Au vacarme des polémiques idéologiques, géographiques, éditoriales ou même commerciales s’ajoutait le chagrin de ceux qui perdaient leur journal, le violet (Nouveau Quotidien, NQ) ou le vert (Journal de Genève, JdG).

Une tempête constante

Aujourd’hui où nous avons la prétention de vivre plus vite que naguère, on ne mesure pas le nombre de choses qui se sont produites entre l’automne 1996 et le printemps 1998, à propos de deux journaux condamnés à se rapprocher.

Fin 1996, un premier mouvement vers la fusion est opéré, des rencontres se tiennent en haut lieu. Au Journal de Genève, c’est la panique. «On est faits comme des rats»: la phrase devenue fameuse est lancée durant une assemblée des journalistes, puis citée dans un courriel d’Esther Mamarbachi, présidente de la Société des rédacteurs. Au NQ, l'inquiétude est tout aussi forte.

Le 24 juin 1997 est annoncée, dans les deux titres, la signature de la lettre d’intention en faveur de la fusion.

Incertitude

Passons sur les tensions et jalousies entre rédactions concurrentes. Ce qui était en jeu, c’étaient des convictions, des valeurs, parfois même des idées de ce que devraient être la Suisse romande et ses médias. En ce sens, la trahison ressentie par les gens du JdG n’avait rien de réactionnaire ou de prétentieux; c’était bien leur raison d’être, comme journalistes, qui se trouvait mise sur le billot. Au NQ, le sentiment de bradage était tout aussi légitime; le vent frais que la rédaction avait voulu faire souffler sur le journalisme romand semblait condamné à rentrer dans le rang.

En outre, à part les responsables et quelques plumes indéboulonnables, la plupart des rédacteurs se sont trouvés dans une totale incertitude de juin 1997 à début 1998, s’agissant de leur sort. Nous ne savions tout simplement pas si nous serions de la nouvelle aventure ou si nous resterions sur le bas-côté.

La grève des signatures

Un fait symptomatique a lieu durant l’été 1997. Furieuse de la marche des événements, la rédaction du JdG évoque une grève. Mais un arrêt total est jugé contre-productif. On s’entend sur un black-out des signatures: tous les articles sont signalés «la rédaction». Comme si, dans cette course vers la mort du titre, il fallait à la fois disparaître soi-même et s’affirmer comme groupe – comme meute, au besoin.

C’est sûr, les deux bateaux qui allaient engendrer Le Temps n’étaient pas en grande forme. Edipresse tenait le NQ à coups de millions par année. Le JdG réduisait ses pertes, mais restait fragile. Pour économiser, il était conseillé de manger des biscuits secs lors des reportages.

Dans la tourmente, l’hypothèse d’une fusion bancale, basée sur des chiffres truqués, faux ou mal interprétés, a fait florès. Alors directeur commercial du JdG, Dominique Flaux étaie ce point de vue dans une chronique précise, «Journal d’une fusion». Par la suite, des opposants notoires à la fusion publient «Une Exécution sommaire», dont le titre résume l’amertume.

La résilience d’un vieux panneau

La tempête qui a accouché du Temps a eu sa touche de modernité. A l’automne 1997, un site anonyme, Innocent, passionne la branche. On y lit les dernières informations sur la fusion, et une section récolte les potins les plus croustillants. Le web est encore peu connu. Pierre Grosjean et Gabriel Sigrist, tous deux journalistes au NQ, qui finiront par se dévoiler, travailleront ensuite un moment pour Le Temps.

Les derniers numéros des deux journaux paraissent le 28 février 1998. Il y a mille émotions à ce moment-là, mille larmes aussi. Puis les pages se tournent.

Il y a quelques jours à Lausanne, vers l’entrée en hauteur de l’adresse rue Saint-Martin, à Bessières, des ouvriers de terrassement ont enlevé un vieux panneau d’enseignes un peu décaties. Parmi elles, «La Gazette de Lausanne». Le logo était resté sur place pendant ces vingt dernières années. A quelques mètres de là se trouve l’entrée du Temps.

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