Énergie

Nant de Drance, le risque d'un gouffre financier

La centrale de pompage-turbinage sera mise en service, par étapes, dès 2019. A quelques mois de son démarrage sa rentabilité n’est de loin pas assurée

S’il était proposé aujourd’hui, le projet de centrale de pompage-turbinage de Nant de Drance serait placé dans un tiroir en attendant que les conditions-cadres s’améliorent, de l’aveu même de Michael Wider, le président du conseil d’administration de la société. A quelques mois du début de la mise en service, qui se fera par étapes, la rentabilité de l’aménagement n’est en effet pas assurée.

La première des six turbines que comptera la centrale est en place depuis quelques jours, preuve que le chantier est dans sa phase finale. Et pourtant, «commercialement, c’est le point d’interrogation aujourd’hui», reconnaît Michael Wider. Personne ne sait si l’investissement de 2 milliards, réalisés par Alpiq (39%), les CFF (36%), les Services industriels de Bâle (15%) et les Forces motrices valaisannes (10%), paiera un jour ou s’il se révélera être un gouffre financier. Cela dépend du marché de l’électricité, et les différents acteurs n’ont pas de boule de cristal pour connaître son évolution.

L’exemple de Limmern

Par définition, une centrale de pompage-turbinage a un bilan énergétique négatif. Pomper l’eau du lac inférieur vers le lac supérieur nécessite en effet plus d’énergie que ce que la centrale peut produire lors du turbinage. La rentabilité dépend donc de la différence de prix entre le courant de base et le courant de pointe. Pour que la centrale soit rentable, le différentiel doit être assez grand. Or, aujourd’hui, ce n’est pas le cas et Axpo est bien placé pour le savoir. Le groupe argovien a mis en service sa centrale de pompage-turbinage de Limmern, dans le canton de Glaris, en septembre 2016. Il admet que «dans les premières années, il devrait être difficile de couvrir l’intégralité des coûts de la centrale». Le directeur général, Andrew Walo, a chiffré à «dix ans voire plus» le temps nécessaire pour atteindre la rentabilité.

Michael Wider se veut pourtant optimiste, au vu de l’évolution du marché ces derniers mois: «Les prix repartent gentiment à la hausse et la volatilité augmente, ce qui est bon pour le pompage-turbinage.» Si la tendance se poursuit, le seuil de rentabilité pourrait bientôt être atteint, en revanche si les prix retrouvent le niveau qui était le leur entre 2015 et 2017, «ça va être extrêmement difficile d’atteindre ce seuil», souligne le président du conseil d’administration de Nant de Drance.

Une mise en service, quoi qu’il arrive

Mais quoi qu’il arrive sur le marché de l’électricité, la centrale sera bel et bien mise en service, par étapes, dès l’an prochain. «Cela ne ferait aucun sens de la laisser à l’arrêt, explique Michael Wider. Les coûts fixes d’une telle installation sont très élevés, qu’elle fonctionne ou non. Dès que nous pourrons la faire tourner, nous le ferons, car même si les prix sont bas, il est toujours préférable qu’une centrale fonctionne plutôt que d’être à l’arrêt.»

Reste qu’au moment du démarrage de l’infrastructure, la question de la rentabilité jouera un rôle important. Lors de la mise en service de la centrale de Limmern, Axpo a dû déprécier la valeur de cet aménagement de 540 millions de francs, ce qui a évidemment impacté le résultat d’exploitation du groupe. Michael Wider explique que, lors de la mise en service de Nant de Drance, «l’évaluation de la valeur économique de l’énergie incombera à chaque actionnaire, qui décide de son traitement comptable». Mais il se veut confiant.

«Nos calculs montrent que les prix de l’électricité vont augmenter», souligne-t-il, tout en précisant que les décisions politiques des pays limitrophes pourraient jouer un rôle important dans ce processus. Si l’arrêt des centrales nucléaires en Allemagne devient réalité et que l’utilisation du charbon comme source de production d’électricité est réduite, le marché pourrait en effet repartir à la hausse, avec un effet positif sur les centrales hydroélectriques. Michael Wider est persuadé que «si tout le monde prend au sérieux les promesses faites pour le climat, la force hydraulique sera rentable à l’avenir».

Un outil indispensable

Il ajoute que le pompage-turbinage deviendra même un outil indispensable avec l’évolution du marché de l’électricité et le développement des énergies renouvelables, comme le photovoltaïque ou l’éolien. «Ces sources d’énergie sont aléatoires, lance Michael Wider. Le marché aura donc besoin de flexibilité. L’hydraulique et en particulier le pompage-turbinage sont la solution idéale.»

Contrairement aux énergies fossiles, la production des énergies renouvelables est en dents de scie. La flexibilité de Nant de Drance, qui peut passer d’un mode à l’autre en quelques minutes seulement, sera donc précieuse pour stabiliser le réseau. Et cela même si ce n’était pas sa raison d’être initiale. Au lancement du projet, les concepteurs avaient une vision purement économique. La centrale était prévue pour pomper la nuit lorsque le prix de l’électricité était au plus bas et turbiner le jour, afin de vendre l’électricité produite à des prix nettement plus élevés.

Michael Wider est convaincu que Swissgrid, la société responsable du transport de l’électricité dans notre pays, a besoin de ces outils de régulation afin d’assurer la sécurité de l’approvisionnement. «Il faudra donc définir la valeur que l’on veut donner à une telle assurance», glisse-t-il avant de conclure: «Je suis persuadé que dans 80 ans, à la fin de la concession de Nant de Drance, on dira que c’était un bon investissement.»


Le chantier de tous les superlatifs

Le contraste entre la quiétude de la vallée du Trient et le fourmillement du chantier de Nant de Drance est saisissant. Lorsque l’on arrive à Châtelard, à quelques dizaines de mètres de la frontière avec la France, rien ne laisse présager que l’un des plus grands chantiers de ce début de siècle en Suisse se déroule dans la région.

Débutés en 2008, les travaux de la centrale de pompage-turbinage n’ont pourtant rien perdu en intensité. Près de 350 personnes s’affairent, en ce moment quasiment jour et nuit, pour finir le gros œuvre et installer les pièces maîtresses. Mais le simple badaud n’en saura rien, tout se déroule sous terre.

Dans l’enceinte du chantier, la sécurité est primordiale. Avant de pouvoir pénétrer dans cet immense labyrinthe, il faut enfiler un casque, un gilet de sécurité et une paire de bottes en caoutchouc. Une fois que l’on est équipé, et après avoir passé un point de contrôle pour annoncer notre présence, la visite peut commencer. Notre voiture s’engouffre dans les entrailles de la terre.

17 kilomètres de galeries

«Nous passons en ce moment sous le lac du barrage d’Emosson», nous glisse Eric Wuilloud, le directeur de Nant de Drance. Afin de creuser 17 kilomètres de galeries, 1,7 million de m3 de roche ont été excavés. La majorité d’entre elles a été réalisée à l’explosif, mais c’est un tunnelier qui a percé la ligne droite, dans laquelle nous nous trouvons et qui nous emmène aux cavernes des transformateurs puis à celle des machines.

C’est dans ce lieu que le chantier bat son plein. Les dimensions de l’endroit sont impressionnantes, sur le papier: 194 mètres de long, 32 de large et 52 de haut. Car aujourd’hui, la majeure partie de l’espace est occupée par les bâtiments, bétonnés au cœur de la terre, qui abriteront les éléments clés de la centrale: les six pompes-turbines. Aujourd’hui, une seule est déjà en place.

Au fur et à mesure de nos déplacements au cœur de cette fourmilière, les langues des ouvriers évoluent. On entend du français bien évidemment, mais également de l’italien, de l’allemand ou encore de l’anglais, preuve de la dimension internationale d’un tel ouvrage.

Le froid et la neige

Nous reprenons la voiture pour poursuivre la visite. Si les premiers kilomètres se sont faits en ligne droite, la route est désormais en colimaçon. La pente est en moyenne de 12%. Nous quittons le brouhaha du chantier pour atteindre une zone de galeries désormais déserte. La lumière a été coupée, nous sommes dans le noir total. Après plusieurs minutes, nous arrivons au point culminant de l’aménagement: le barrage du Vieux-Emosson.

Vidé durant plusieurs années, pour permettre les travaux, le lac se remplit lentement, depuis l’année passée, grâce à la fonte des neiges. Une fonte qui n’est toujours pas terminée cette année. L’or blanc est encore bien présent à 2200 mètres d’altitude. Le froid nous a surpris au moment de sortir de notre véhicule.

Après plus de trois heures de visite, l’heure est venue de quitter le chantier. Les ouvriers, eux, poursuivent leurs travaux. La mise en service de la centrale, par étapes, est prévue dès 2019.


Une production plus faible qu’initialement prévu

La puissance de la centrale de Nant de Drance est de 900 mégawatts. En 2008, lors du début des travaux, la production estimée était de 2,5 milliards de kilowattheures par an. C’est d’ailleurs le chiffre qui se trouve toujours sur le site internet de la centrale. Mais il ne sera certainement jamais atteint, car le calcul tablait sur une utilisation de l’ordre de 2500 heures par année. Aujourd’hui, l’estimation a été revue à la baisse à 700 voire 800 heures. La production devrait donc être 3 ou 4 fois inférieure à ce qui était initialement prévu.

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