Déjeuner

Natacha Litzistorf, la gardienne des consommateurs

Pour la nouvelle présidente de la Fédération romande des consommateurs, l’alimentation est un enjeu majeur. Portrait d’une Verte qui est tout sauf dogmatique

Déjeuner avec Natacha Litzistorf

La gardienne des consommateurs

Pour la nouvelle présidente de la Fédération romande des consommateurs, l’alimentation est un enjeu majeur

Portrait d’une Verte qui est tout sauf dogmatique

Natacha Litzistorf le dit d’emblée: elle n’est pas une ayatollah de la nourriture saine. Si elle évite les burgers, c’est surtout parce qu’elle n’est pas une grande mangeuse. Et elle n’aime pas la viande. Non pas parce qu’elle est écologiste, assure-t-elle. Elle n’aime pas, c’est tout. Ce midi, au Dorian, une institution genevoise face au parc des Bastions, la nouvelle présidente de la Fédération romande des consommateurs (FRC) commande un filet de féra du Léman, accompagné de frites, tout de même.

«La nourriture, c’est à la fois le plaisir et la conscience, écologique et économique», souligne celle qui ne jure, en matière d’alimentation, que par le local. Deux axes qu’elle compte développer à la tête de l’organisation de défense des consommateurs. «Je souhaite renforcer les échanges entre les citadins et les agriculteurs.» Elle plaide pour un pacte de solidarité entre ville et campagne.

Non, ce n’est pas juste une utopie, dit-elle, entamant sa salade verte d’un coup de fourchette décidé. Elle en veut pour preuve la multiplication des paniers de légumes produits par des maraîchers locaux et distribués dans les villes.

De parents fribourgeois, horlogers dans le Jura, Natacha Litzistorf a des attaches dans tous les coins de Suisse romande et jusqu’à Berne, où elle a siégé dans plusieurs commissions extraparlementaires, comme le Fonds suisse pour le paysage, le Conseil de l’organisation du territoire ou l’Association internationale pour la promotion de la santé et le développement durable.

Résolument citadine, avant de s’installer à Lausanne, elle a grandi à Genève, où elle a étudié les sciences politiques à l’Université, raconte-t-elle en attendant le plat de résistance. Elle a d’ailleurs choisi la terrasse du Dorian, car cela lui rappelle ses jeunes années et les pauses café entre deux révisions.

Ses allers-retours entre les deux grandes villes romandes n’ont jamais cessé. Conseillère communale à Lausanne, elle est appelée au bout du lac par ses mandats pour l’ONG Equiterre, active dans le développement durable. C’est là qu’elle a fait ses armes, lorsqu’elle y a décroché son premier stage il y a vingt ans. Aujourd’hui, à 46 ans, elle dirige l’organisation. Les potagers urbains genevois, c’est elle: des espaces cultivés à l’assaut de la ville, aménagés au pied des immeubles et jusque dans la cour du centre carcéral de Villars. Avec cet objectif: transformer des terrains stériles en cultures utiles, créer des interactions entre les habitants, sensibiliser les consommateurs aux modes de production écologiques.

Au moment de commander du vin, Natacha Litzistorf confirme son attachement au terroir genevois, développé lors de ses années d’études, lorsqu’elle travaillait chez un vigneron de Pessy, Eric Leyvraz, devenu entre-temps député UDC au Grand Conseil genevois. Elle était «sondeuse», c’est-à- dire qu’elle mesurait le taux de sucre dans le breuvage. «On n’a vraiment pas de quoi rougir de nos vins», assure-t-elle. Mais pourquoi sont-ils toujours plus chers qu’ailleurs? demande-t-on à la présidente de la FRC. Et l’écologiste répond: «On le comprend lorsqu’on voit l’infrastructure nécessaire à la production.»

Si elle se définit comme apolitique, la FRC était jusqu’ici présidée par des socialistes. Natacha Litzistorf est la première Verte à en prendre les rênes. La question suivante tombe sur la table comme un cheveu sur une nappe blanche: peut-on à la fois être Verte et défendre le jeu de la concurrence au nom du porte-monnaie des consommateurs? L’exercice peut paraître contradictoire. Comme lorsque, au départ, la FRC approuvait le principe du cassis de Dijon, mesure de libéralisation du commerce introduite en 2010, au motif qu’elle allégerait le budget des ménages.

Pendant ce temps, Natacha Litzistorf se battait contre cette règle qui permet d’introduire des produits non conformes aux normes de qualité suisses, au détriment des produits locaux. Depuis, aucune baisse de prix n’ayant pu être constatée, la FRC est revenue sur sa position et réclame que les denrées alimentaires en soient exclues.

«Ce qui compte, c’est que nos points de vue se sont rejoints, dit Natacha Litzistorf en décortiquant soigneusement son filet de féra. La FRC évalue, elle suit les débats. Et lorsque les promesses ne sont pas tenues, elle réagit, quitte à changer de posture, c’est aussi sa force.» Cette bataille n’a pas de couleur politique, affirme l’écologiste. «Comme dans la protection de l’environnement, le dogmatisme n’y a pas sa place.» Elle en veut pour preuve la création, sous la houlette de la FRC, d’un groupe de parlementaires de tous bords, à Berne, qui s’engagent à défendre les intérêts des consommateurs.

Dans ses nouveaux vêtements, elle ne déviera pas de sa ligne et continuera, assure-t-elle entre deux frites, à plaider pour que baisse des prix ne rime pas avec qualité bradée, dans l’alimentaire comme dans d’autres secteurs. «Je mise sur la transparence. Nous devons connaître comment les prix sont conçus tout au long de la chaîne de production et exiger que les entreprises justifient leurs marges.»

L’infatigable serveur poursuit son ballet sur la terrasse ombragée, tandis que des hommes en costume quittent leurs tables d’un pas pressé. Retrouvant ses élans de politologue, au café, Natacha Litzistorf cite l’économiste Mancur Olson et la logique de l’action collective: pour participer au bien commun, chaque individu doit pouvoir prospérer. Ce que la présidente de la FRC traduit ainsi: «Pour défendre les consommateurs, nous devons développer pour chacun – agriculteurs, distributeurs – les conditions qui les inciteront à travailler en faveur de l’intérêt de tous. Il n’y a aucune naïveté là-dedans.»

«Je mise sur la transparence. Nous devons connaître comment les prix sont conçus»

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