Genève

Nathalie Fontanet: «La hausse exponentielle des charges de l’Etat m’inquiète»

Vendredi, le parlement genevois s’est laissé dicter la partition par l’extrême gauche en votant un budget 2019 très généreux. Il a aussi accepté deux projets de loi contradictoires sur la Caisse de prévoyance de l’Etat. Réaction de la ministre PLR aux Finances

Vendredi dernier, le parlement genevois s’est livré à un exercice assez délirant. Il a d’abord voté un budget très généreux imposé par l’extrême gauche; dans la foulée, il a accepté deux projets de loi parfaitement contradictoires sur la Caisse de prévoyance de l’Etat de Genève (CPEG). Le projet du Conseil d’Etat prévoit une réforme structurelle, celui de la gauche et du MCG en reste à la recapitalisation. Interview de Nathalie Fontanet, ministre des Finances.

Le Temps: Vous tenez un budget, mais c’est celui de l’extrême gauche. Malgré des rentrées fiscales supplémentaires de 232 millions de francs, le budget ne présente que 27,8 millions de bénéfice. Contente, comme ministre libérale?

Nathalie Fontanet: Je rappelle que le budget initial prévoyait 89 millions de francs de déficit jusqu’à des prévisions de rentrées fiscales supplémentaires et des amendements du Conseil d’Etat qui l’ont ramené à 72 millions de boni. La Commission des finances n’a pas validé ce budget. Nous avons alors rencontré les partis gouvernementaux, sans parvenir à une majorité en sa faveur. Les partis qui y étaient favorables ont finalement trouvé un accord avec l’extrême gauche. Ils ont proposé des amendements que la majorité du Conseil d’Etat a décidé de reprendre.

A titre personnel, je ne suis pas convaincue de la nécessité de ces derniers amendements. Je reconnais toutefois qu’ils sont en faveur de la population, puisque dévolus notamment aux HUG, aux soins à domicile, aux mineurs. L’année 2019 connaîtra des défis considérables, comme la recapitalisation de la CPEG et la réforme de l’imposition des entreprises (RFFA). Il paraissait difficile de proposer à la population de telles réformes sans budget. Avoir un budget était une priorité pour le Conseil d’Etat.

Vous vous êtes donc couchée devant l’extrême gauche en déplaisant à votre propre groupe. Une couleuvre difficile à avaler?

Non, nous ne nous sommes pas couchés devant la gauche radicale. Ma mission en tant que ministre est de m’assurer que le gouvernement fonctionne dans le consensus, même si je dois pour cela prendre du recul par rapport aux idéaux de mon parti. Ce budget tel qu’amendé par l’extrême gauche ne pouvait pas être adopté par le PLR, qui est le parti de la rigueur financière. Je ne me sens pas attaquée ou menacée pour autant par leur position.

Avec 3% d’augmentation des charges et 377 postes supplémentaires, ne nourrissez-vous aucune crainte pour l’avenir?

Si, la hausse exponentielle des charges m’inquiète, d’autant plus que les années futures ne seront peut-être pas aussi florissantes. Certes, on a rajouté 25,5 millions au budget sur des demandes qui dépassaient largement celles du Conseil d’Etat; c’est généreux. Mais c’est à l’aune du plan financier quadriennal qu’il faudra juger: puisque le Conseil d’Etat vient de consentir à des augmentations de postes pour 2019, il devra en tenir compte ces prochaines années.

Le gouvernement promet depuis des années des mesures structurelles d’économies qu’il ne parvient pas à imposer. Encore raté!

Je suis arrivée en juin, je n’ai eu ni le temps de la réflexion, ni le recul nécessaire pour proposer des mesures d’économies structurelles. C’est une réflexion à laquelle je commence à m’atteler. Il faudra en effet de telles mesures pour assurer la santé des finances publiques et ainsi la pérennité des prestations.

Le Conseil d’Etat est-il otage du Cartel intersyndical?

Non, vraiment pas. Le Cartel intersyndical s’oppose à la RFFA, cela n’a pas empêché une majorité large en commission pour soutenir cette réforme. Le Cartel exigeait pour ce budget le retour à l’indexation (0,9%), il ne l’a pas obtenu. S’il avait l’influence qu’on lui prête, il l’aurait rapporté dans la corbeille de Noël.

Genève dépense un tiers de plus pour sa fonction publique que Zurich. Comment l’expliquer?

Il faut savoir qu’à Zurich, une partie de la fonction publique est prise en charge par les communes. Mais à Genève, nous avons tort de penser que le nombre résout les problèmes. Dans les domaines de l’enseignement ou des soins, j’observe que les employés sont trop occupés à des tâches administratives qui occasionnent une surcharge. Des réflexions en la matière doivent être menées.

Genève va devoir creuser la dette? Ce budget étant bénéficiaire, il n’impactera pas directement la dette. En 2018, elle a baissé de 400 millions de francs et les intérêts passifs de 168 millions. Grâce à des artifices, je vous le concède, puisqu’on n’a pas remboursé mais profité d’intérêts bas et d’emprunts à long terme.

Lire aussi: Genève promettait des économies, il a choisi la prodigalité

Les Verts ont fait voter vendredi deux projets antagonistes sur la CPEG. Comment résoudre cette embrouille?

La situation est inédite et complexe. On attend désormais de la direction des affaires juridiques qu’elle examine la situation et détermine si vote il y aura (car il pourrait ne pas y en avoir s’il n’y a pas de référendum) et quand.

Un vote contradictoire pourrait-il être une chance pour le projet du Conseil d’Etat?

Difficile à dire. Mais le Conseil d’Etat est d’avis que le projet de la gauche ne remportera pas l’adhésion de la population, car il fait porter l’ensemble des efforts sur le contribuable, sans participation de la fonction publique. Dans le privé, l’effort est fourni par le salarié, et l’employeur ne lui demande pas son avis. J’ai rencontré les représentants du Cartel lundi dernier encore pour tenter de trouver un accord. Sans succès. Un projet doit être adopté avant le 31 mai, sinon le troisième train de mesures entrera en force au 1er janvier 2020 avec une baisse des prestations de 10%.

Sur le volet cantonal de RFFA, la commission fiscale a accouché d’un accord qui prévoit un taux supérieur à celui que vous proposiez. Vous pouvez vous en accommoder?

Bien sûr! le taux idéal aurait été 13,79%, mais les entreprises, avec lesquelles j’ai pris langue, peuvent vivre avec 13,99% si cela permet de faire aboutir la réforme devant le peuple. Avec ce projet, la population en tire aussi des avantages, en termes d’emploi et de social.

Ce projet prévoit en effet 186 millions pour des subsides maladie. Qui seront les bénéficiaires?

La classe moyenne, qui échappe aux aides étatiques. Aujourd’hui, nous versons 350 millions de francs de subsides d’assurance maladie, ces 186 millions supplémentaires incluront plus de monde. Nous espérons que ce contre-projet encouragera la majorité des initiants à retirer leur initiative visant à plafonner à 10% du revenu du ménage les primes d’assurance maladie, car elle coûterait à terme plus d’un milliard.

L’extrême gauche et les Verts sont très actifs sur le référendum national contre la RFFA. Etes-vous inquiète qu’ils puissent faire capoter le projet?

Ce serait dommageable, puisque la réforme fédérale comporte un volet social avec le financement de l’AVS. Concernant le volet genevois, j’ai eu des discussions avec les Verts, l’extrême gauche et les syndicats. J’observe malheureusement leur dogmatisme sur ce sujet. Certains oublient qu’on ne vit pas dans une bulle. Si Genève n’adopte pas de réforme, cela entraînera de graves conséquences. Avec les statuts abolis, les entreprises au bénéfice de ceux-ci paieront 24,2%, quand Vaud offrira 13,79%!

«L’affaire Maudet» déstabilise la République. Seriez-vous soulagée que Pierre Maudet démissionne?

Mon sentiment importe peu et il n’y a que lui qui puisse répondre à cette question. La situation est compliquée, humainement parlant, mais le Conseil d’Etat travaille, rien n’est paralysé, les institutions ne sont pas menacées. La situation est difficile à vivre pour le PLR, il faut désormais attendre cette assemblée générale susceptible de l’aider à se déterminer. 

Lire également: Les procès-verbaux qui éclairent l'affaire Maudet

Publicité