Patrimoine

«Les nations se mettent en scène»

Questions à Ellen Hertz, anthropologue à l’Institut d’ethnologie de l’Université de Neuchâtel

Manger de la fondue à Fribourg, briser une marmite en chocolat à Genève, distiller de la damassine dans le Jura. Ou le secret bancaire et l’abonnement général des CFF. Ce sont quelques-uns de 387 «patrimoines immatériels» et «traditions» que les cantons aimeraient voir inscrits à l’Unesco pour les protéger. L’Office fédéral de la culture (OFC) a publié ce matin cet inventaire long comme un jour sans pain.

Le Conseil fédéral réduira cette liste à une dizaine d’ici à 2012 pour les soumettre à l’organisation internationale. Ces traditions rejoindront celles du monde entier: gastronomie française, tango argentin, festival du Bateau-Dragon chinois, etc.

Pour l’anthropologue Ellen Hertz, professeure à l’Institut d’ethnologie de l’Université de Neuchâtel, cette liste de 387 traditions est «trop mince». Au sens anthropologique, le terme regroupe tout ce que les générations se transmettent à travers la socialisation.

Le Temps: Comment définir une tradition?

Ellen Hertz: Ce à quoi on appose le mot «tradition» est souvent conçu en termes stéréotypés, en opposition à l’urbain, à l’industriel, à la complexité des sociétés contemporaines. Nous avons l’habitude de concevoir la tradition à travers un sentiment de nostalgie, lié à la perte d’un mode de vie simple, à la ruralité écrasée par la modernisation.

Cela ne veut pas dire que toutes nos «traditions» disparaissent. De nombreux domaines de la vie quotidienne sont régis par des savoir-faire qui relèvent de la tradition au sens large: des pratiques professionnelles ou bureaucratiques, par exemple, ou les votations populaires. D’un point de vue strictement scientifique, cette liste de 387 serait beaucoup trop mince.

– Quelles sont ces traditions auxquelles on ne pense pas forcément?

– Aller à la piscine durant l’été n’est pas «naturel». Cela date du début du XXe siècle. Ou les manières de table. Il s’agit de savoir-faire et de normes transmis de génération en génération. Certains éléments de la liste suisse prennent le contre-pied de l’image nostalgique: par exemple, les savoir-faire liés à la gestion des risques d’avalanches en Valais, le secret bancaire ou l’abonnement général des CFF.

– Vous estimez que l’abonnement général (AG) est une tradition suisse?

– Pourquoi pas? L’AG n’est possible que grâce à des savoir-faire largement oraux: négociation, science comptable, sensibilité à des réalités politiques locales. Il faut négocier sa mise en place avec des dizaines d’entreprises de transports publiques ou privées. A cette échelle, vous ne trouvez l’AG dans aucun autre pays au monde. Par ailleurs, il contribue à former une sensibilité nationale à travers l’appréciation du voyage et du paysage. Tout cela relève d’une «tradition» au sens anthropologique.

– En tant qu’ethnologue, que pensez-vous de cette démarche de l’Unesco?

– Elle a un sens très différent suivant le lieu où on l’applique. En Amérique du Sud, certaines populations autochtones sont écrasées depuis des décennies et la convention de l’Unesco leur fournit des moyens de s’exprimer. D’ailleurs, les USA, le Canada et l’Australie – qui abritent tous trois de telles communautés – n’ont pas signé cette convention par peur de leur ouvrir une voie trop importante.

En Suisse, nous sommes dans une situation très différente. L’inventorisation des traditions populaires a été faite par les folkloristes du XIXe siècle. L’industrie touristique en vit. L’enjeu paraît mineur en comparaison avec ce que vivent les peuples autochtones ou les anciens pays du bloc soviétique.

– Comment se forge une tradition et comment se transmet-elle?

– De mille manières. La socialisation est une forme de transmission des manières de faire: mettre la main devant la bouche en éternuant, ne pas se moucher à table. Or, créer une «tradition» au sens non anthropologique du terme relève surtout d’un processus de sélection. Pour faire du fromage, on utilise des gestes de plusieurs centaines d’années, mais d’autres qui sont parfois nouveaux, comme en matière d’hygiène, d’emballage et de marketing.

Une tradition se transmet par oral, par écrit ou par un objet. Pour les télégrammes, les machines et la technologie se perdent, de même que la tradition d’en écrire et d’en recevoir.

– Est-il possible d’éviter sa disparition?

– Les traditions ressemblent fortement à des langues. Si les gens cessent de faire quelque chose, c’est qu’ils ne sentent plus le besoin de le faire: la tradition d’offrir des paniers garnis dans les lotos est remplacée par des bons à faire valoir dans des magasins.

– Mais alors pourquoi une société a-t-elle des traditions?

– Une tradition au sens anthropologique apporte tout: ce qui est juste et ce qui faux, ce qui est beau et ce qui est laid, comment agir, comment parler. Par contre, au niveau des traditions susceptibles d’être inscrites sur la liste de l’Unesco, on assiste davantage à des jeux d’identité de groupes. A l’Unesco, les nations se mettent en scène.

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