L'image idyllique des beaux pâturages verdoyants, avec leurs vaches et leurs chalets typiques aux bardeaux argentés, s'est ternie ces dernières années. Exploitations alpestres trop coûteuses et diminution du cheptel bovin nuisent au cycle annuel des transhumances. Les chalets sont désertés par les bêtes. Faute de combattantes. Et l'avenir ne s'annonce pas sous les meilleurs auspices. La restructuration de l'agriculture helvétique pèse de tout son poids dans la balance. C'est tout le patrimoine légué par l'économie alpestre qui pourrait être voué à l'abandon.

Une impossibilité de rentabiliser

Jean-Louis Goël, président du syndicat d'alpage de Chesalles-sur-Oron, est pessimiste. «On vit depuis dix ans une dépopulation des montagnes. Cette année, on n'a pu réunir que 129 génisses, alors qu'habituellement on en monte 170.» Conséquence: une montagne ne sera pas utilisée pour l'estivage par les quatorze membres du syndicat, avec tous les risques de détérioration des alpages et des chalets par manque d'entretien. Quarante génisses de moins, ça pèse également lourd sur le porte-monnaie, analyse Jean-Louis Goël. «Un troupeau doit être suffisamment important pour pouvoir couvrir les coûts d'exploitation. Pour ceux qui n'ont pas assez de bêtes, la rentabilité n'est plus possible.»

Francis Egger, ingénieur agronome à Grangeneuve, avance deux raisons à la raréfaction des troupeaux en montagne. «En premier lieu, il y a la diminution constante du cheptel bovin qui s'explique notamment par l'introduction de nouvelles races laitières, plus productives. Aussi, avec le contingentement laitier, on a besoin de moins en moins de bétail. En second lieu, un simple calcul économique pousse l'exploitant de plaine à ne pas pratiquer l'estivage.»

Des contributions au fourrage ainsi que la tendance à la baisse des prix des céréales appuient ce choix. Alors qu'auparavant, l'estivage des génisses permettait aux paysans de produire des céréales pendant l'été, aujourd'hui, certains ont avantage à garder leurs bêtes en plaine et à abandonner la culture céréalière. «Il ne faut pourtant pas généraliser. Le calcul économique, coût de l'estivage et de la main-d'œuvre qualifiée, est différent pour chaque agriculteur», précise Francis Egger.

L'utilité agronomique des zones de montagne va ainsi profondément régresser ces prochaines années. Qui voudrait dépenser de l'argent à perte pour perpétuer la tradition seulement cent jours par année, avec tout ce que cela signifie comme énergie dépensée? Personne. Seuls les nostalgiques de l'imagerie de l'armailli exigeront l'injection de millions pour maintenir ces pratiques du passé. Le paysan, dans sa dignité, ne veut pas jouer le figurant dans une montagne s'érigeant en musée pour touristes.

Ce bilan pose la question de l'avenir du chalet d'alpage avec tout ce qu'il représente comme référence symbolique liée à la culture de la montagne. Aussi, derrière les contingences économiques, surgit l'émotionnel. «Cela fait mal au cœur de devoir abandonner les chalets, s'attriste Jean-Louis Goël. On se remémore le travail séculaire de nos prédécesseurs.»

Seules les exploitations laitières s'en tirent sans trop de mal. Le fromage d'alpage se vend bien. Malgré tout, ce type de production reste lié à une structure particulière, reposant essentiellement sur la cellule familiale et une main-d'œuvre étrangère qualifiée. Les changements de génération fragilisent souvent la perpétuation de la fabrication. Nicolas Schmutz, consultant fromager dans le canton de Fribourg, évoque cette tendance inéluctable: «Trois chaudières ont fermé cette année. Les jeunes ne manifestaient plus d'intérêt pour cette vocation ou ne la trouvaient plus assez rentable.» Il ne reste plus que 32 chaudières de montagne dans le canton.

La solution biologique

Une lumière d'espoir brille tout de même sur les pâturages. Certains agriculteurs ont compris qu'ils s'épuiseraient en vain avec les pratiques traditionnelles. Pas assez de génisses, trop faible contingent laitier, ils ont changé leur fusil d'épaule pour passer à l'élevage de veaux. Avec le label «Natura beef», Pascal Tercier, paysan de Charmey, conduit chaque année des vaches allaitantes et leurs petits dans la vallée du Gros Mont. Ce troupeau d'une quarantaine de têtes lui permet de vivre de la montagne. Grâce aux paiements directs obtenus pour une production 100% écologique.

Le marché bio en pleine expansion et le désir du consommateur de bénéficier de produits de qualité vont peut-être pousser certains exploitants à se recycler dans ce créneau. Pourtant, le mode agricole suisse peine à se départir d'un individualisme forcené qui pourrait causer sa perte: «J'ai essayé de trouver un partenaire pour construire une halle et augmenter mon élevage, explique Pascal Tercier. En vain.»

Un échec, tout comme sa proposition d'économiser sur l'achat de machines en créant une centrale commune à plusieurs fermes: «Avec ce système, chaque exploitant diminuerait ses coûts d'investissement. Là encore, j'ai essuyé un refus net. Je suis pourtant convaincu que seuls des regroupements d'exploitation sur des produits cibles peuvent sauver l'économie alpestre de la faillite.»