Démocratie

Ce qui ne marche plus dans le système politique suisse

La machine politique helvétique est-elle grippée? Face aux difficultés du pays à mener des réformes, nous avons posé la question aux activistes et experts les plus dynamiques du domaine. Ils mettent en évidence un désamour pour les partis et la représentativité insuffisante de la classe politique

Tout au long de cette année des 20 ans, Le Temps a traité plusieurs causes. La septième et dernière concerne le laboratoire politique helvétique.

Depuis quelques années, le pays peine à mener à bien de grandes réformes se multiplient, tandis que la classe politique est prise de vitesse par la société civile et les réseaux sociaux.

Toutefois, le système suisse garde des atouts. Génie du fédéralisme, les nouvelles idées peuvent être testées au niveau communal ou cantonal avant d’être étendues au reste du pays. Nous explorons ces pistes durant cinq semaines.

La Suisse fait du surplace. L’avenir des retraites, la maîtrise des coûts de la santé, la défense de demain, la fiscalité des entreprises, la numérisation du pays, sans parler de la relation avec l’Union européenne: tous ces chantiers majeurs paraissent en voie d’enlisement. Le pays, aujourd’hui, ne semble plus capable de mener à bien de grandes réformes. La machine politique est-elle grippée? Le Temps a posé la question à quelques interlocuteurs actifs dans le secteur nouveau et émergent de l’innovation politique. Représentants de laboratoires d’idées ou de nouveaux mouvements citoyens, ils s’expriment ici à titre personnel.

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«Oui, elle est grippée, répond sans ambages Till Burckhardt, coordinateur de campagne du mouvement Opération Libero pour la Suisse romande. Du moins au niveau du parlement et du Conseil fédéral. A long terme, ce blocage menace d’abîmer la confiance des citoyens dans les institutions démocratiques.» La faute selon lui à une «alliance passéiste qui se replie sur une vision nostalgique de la Suisse et paralyse la vie politique». «L’échiquier politique s’est profondément modifié ces vingt dernières années, avec deux grands partis aux extrêmes [le PS et l'UDC, ndlr] qui forment parfois des alliances contre nature, confirme Jérôme Cosandey, le directeur romand du think tank libéral Avenir Suisse. Cela rend la recherche de compromis au parlement, mais aussi devant le peuple plus difficile.»

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«La majorité sortie des urnes en 2015 n’est pas une vraie majorité d’action politique, renchérit Johan Rochel, membre de Foraus, le forum de politique étrangère. Souhaitons que les citoyens en prennent acte en 2019, en donnant un vrai poids au centre politique. Il faut recréer un climat politique propice à l’émergence de ces personnalités.»

«Un fonctionnement immuable»

«Mieux que grippée, je dirais décalée, nuance Alenka Bonnard, directrice de Staatslabor, qui se consacre à rapprocher les administrations des citoyens. Notre machine fonctionne toujours, de manière immuable, mais elle n’est plus adaptée à notre société. Les modalités et les horaires du travail politique, à l’échelon communal notamment, doivent être conciliables avec les rythmes de la famille et de la société actuelles. Partis et associations ne fonctionnent que pour certaines personnes, je crains que les futurs visionnaires ne soient pas attirés par la politique traditionnelle.»

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Les programmes de parti, les catalogues de thèmes n’ont plus la cote, constatent par ailleurs nos interlocuteurs. Si la gauche et la droite sont toujours bien là, la nouvelle génération se motive pour des enjeux spécifiques. Les mobilisations se font transversalement. A l’exemple du mouvement «Helvetia appelle», dont le message pour l’engagement des femmes en politique s’adresse aux citoyennes de tout bord.

«Les jeunes s’engagent pour une cause»

«Les jeunes s’engagent de moins en moins pour une vision politique, mais toujours plus pour une cause, le véganisme, la lutte contre le harcèlement de rue ou autres, confirme Barry Lopez, l‘animateur d’Easy Vote, la plateforme qui vise à favoriser la participation des jeunes. De nombreux sujets de votation sont du reste trop techniques et d’un impact difficile à identifier dans leur vie. Même si la moitié des jeunes ont un intérêt pour la politique, ainsi que le démontrent des études, ils sont seulement 30% à voter, c’est un problème!»

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Au-delà des critiques adressées aux partis et à un système qui fonctionne à l’ancienne, la trop faible représentativité de la classe politique est épinglée par nos partisans de l’innovation. «Les femmes, les jeunes parents, ainsi que les citoyens issus de l’immigration, notamment des pays extra-européens, sont des profils cruellement sous-représentés au parlement, déplore Till Burckhardt, alors même que les dossiers les concernant se trouvent tout en haut de l’agenda politique. Il faut que cela change!»

Primaire digitale

Pour l’animateur d’Opération Libero, l’objectif de la parité femme-homme est «absolument prioritaire pour faire évoluer positivement le fonctionnement de nos exécutifs et législatifs.» Mais l’autre enjeu central est d’intégrer «les 25% de voisins, de collègues ou camarades de sport qui n’ont pas le droit de vote (en ville, on peut même dire 50%), ce qui rend difficile de parler politique devant la machine à café. En excluant systématiquement un habitant sur quatre, notre système de milice, qui devrait être un facteur d’intégration, risque de tomber en panne, au détriment de toute la Suisse.»

La diversité peut être favorisée en étant prise en compte dès le départ sur les listes électorales. C’est ce qu’a réalisé Johan Rochel en Valais, avec la liste des 96 candidats d’Appel Citoyen pour la Constituante. Cette liste, dont la composition a donné lieu à une primaire digitale, a pris en compte les critères de genre, d’âge et d’appartenance communale.

«Le lieu de la réflexion collective, ce n’est plus le stammtisch»

L’arrivée des moyens de communication numériques a secoué le système en place, tout comme l’irruption des nouveaux acteurs de la «démocratie digitale» l’oblige à se repositionner. «Ils ont permis d’abaisser la barrière d’entrée dans le débat public», se félicite l’animateur d’Opération Libero, estimant même qu’une organisation comme la sienne n’existerait pas sans eux. Des mouvements citoyens d’un nouveau type, comme wecollect.ch, la plateforme de récolte électronique de signatures, parviennent à mettre en lien des milliers de citoyens de façon décentralisée et peu hiérarchisée.

«La manière de faire de la politique change, note Barry Lopez, elle devient instantanée, il y a plus d’informations mais aussi plus d’attaques. J’ai récemment visité à Madrid le siège local du parti Ciudadanos. Six jeunes y travaillent à plein-temps pour la communication et les réseaux sociaux, pour cette seule région!»

«Le stammtisch n’est plus le lieu où l’on réfléchit en groupe, confirme Alenka Bonnard. Les courants d’idée se développent beaucoup en ligne. Il y a un nouvel équilibre à trouver, entre les rencontres physiques, qui restent essentielles dans les rapports humains, et les moments en ligne, qui s’adaptent mieux à notre mode de vie.» Comme la récolte de signatures, celle de fonds en ligne est également performante. Opération Libero a obtenu 650 000 francs en petits dons (moins de 250 francs pour la plupart) lors de la campagne «No Billag». La preuve, selon Till Burckhardt, qu’il est possible de financer une campagne – et un secrétariat général – sans faire appel aux groupes d’intérêt.

«Comme un like sur Facebook»

Si la récolte électronique des signatures était admise un jour, comme un «like» sur Facebook, il faudrait repenser le nombre de signatures nécessaires, avertit Jérome Cosandey. Il faudrait aussi garantir la protection des données et assurer en particulier que les comités d’initiative ne revendent pas l’adresse de leurs signataires.

Le directeur romand d’Avenir Suisse n’en convient pas moins que si les moyens digitaux pouvaient permettre une élaboration plus participative d’une initiative ou d’un texte de loi, ce serait tout bénéfice: un débat précoce permettrait de réduire les risques de contradiction avec d’autres lois ou accords internationaux.


Les officines de l’innovation

Il y a parmi eux des laboratoires d’idées, des organisateurs de campagnes politiques, d’autres qui œuvrent dans le cadre du «système» à améliorer l’administration et la participation. Tous ont à cœur de vivifier la politique suisse en la rapprochant des besoins actuels. Voici ceux que nous avons sollicités pour notre enquête.

Foraus (Forum pour la politique étrangère) se décrit comme une «PME d’idées». Emanant en bonne partie de jeunes universitaires, c’est un lieu de débat pour tous les passionnés de politique étrangère, dont émanent des recommandations pour les décideurs. Douze collaborateurs travaillent dans les bureaux de Genève et de Zurich, rétribués pour des mandats, par les cotisations de membres et des soutiens de fondations.

Avenir Suisse est un think tank libéral, dont les rapports secouent le pays au point de passer parfois pour de la pure provocation. On le croyait assoupi, ses récents calculs sur le coût caché de la politique agricole prouvent qu’il n’en est rien. Basé à Zurich, avec une antenne romande à Genève, ce laboratoire compte une trentaine d’employés. Le financement est assuré par les entreprises suisses, dont les plus grandes.

Opération Libero est un mouvement citoyen qui a vu le jour en réaction au vote de l’initiative «Contre l’immigration de masse» (2014). Il affirme les valeurs libérales «au-dessus des partis», militant pour une Suisse multiculturelle, cosmopolite, moderne et progressiste. Ses actions, comme sa contribution au rejet de «No Billag», sont possibles grâce au financement participatif. 

Staatslabor, créé en 2017, est une association sans but lucratif qui soutient les administrations publiques dans leurs efforts d’efficience. Mettant en relation experts, fonctionnaires et citoyens, elle les encourage à développer des prestations proches des usagers et de leurs besoins d'aujourd'hui. Son équipe de sept personnes, logée dans un espace de coworking à Berne, est soutenue par le fonds «Engagement» de Migros.

Easyvote a un objectif chiffré: 40% de participation des 18-25 ans aux votations et élections. Outre débats et vidéos, le support le plus visible de son action est les brochures d’explication simplifiées distribuées avant les scrutins fédéraux. Equipe: 12 collaborateurs et 150 bénévoles. Financièrement, Easyvote est soutenu par la Confédération et par la Fédération des parlements des jeunes. (Y.R.)

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