Interview

«Je ne peux pas changer le système chinois»

Le président de la Confédération Johann Schneider-Ammann estime avoir «bien travaillé» durant sa visite d’Etat en Chine

Qualifié de «vieil ami de la Chine» par le secrétaire général du parti communiste, Xi Jinping, Johann Schneider-Ammann considère sa visite d’État en Chine comme une réussite. Après deux journées consacrées aux rendez-vous politiques à Pékin, le président de la Confédération a conclu son voyage à Shanghai pour y rencontrer les industriels suisses. Interview exclusive.

- Vous sembliez particulièrement content d’être en Chine, pourquoi?

- La Chine représente un énorme marché. Mon rôle, entre autres, est de contribuer à établir des contacts et ouvrir des portes. Cela a bien fonctionné. Les entretiens avec le président, le premier ministre et les autres ministres chinois ont été d’une haute qualité et témoignent d’un respect mutuel. Le but est de mieux se connaître et voir quelles sont les opportunités. Nous avons bien travaillé.

Lire également : Le marché chinois fait toujours rêver les Suisses

- Qu’avez-vous obtenu?

- Nous avons établi un partenariat stratégique innovant. C’est le symbole de notre volonté de renforcer la collaboration entre nos deux pays dans différents secteurs. Cela signifie que nous avons une base sur laquelle on peut construire d’autres succès de façon encore plus intense. Je prends un exemple: le président Xi Jinping a évoqué l’économie verte. Je lui ai parlé de technologies propres. Nous pouvons contribuer à réduire les émanations de CO2, nous devons trouver des solutions en commun. Le but de ce partenariat est de contribuer à protéger l’environnement et, en même temps, de créer de nouveaux produits car les affaires sont l’idée de base.

- Que répondez-vous aux économistes mettant en garde contre un «hard landing» de l’économie chinoise?

- On compare avec les années 2000-2005, une époque où la Chine connaissait une croissance d’environ 11%. En terme absolu cela représentait environ 200 milliards de dollars par an. Aujourd’hui, l’économie devrait croître de 6-7% et cela représente une croissance de 700 milliards de dollars, c’est un triplement. La Chine reste un marché prioritaire avec un potentiel énorme. Je ne parlerais pas d’un «hard landing». Ces 7% de croissance ont un effet sur les économies américaines et européennes. C’est important.

- Vous avez construit en 2005 une usine à Shanghai. Est-elle rentable?

- Oui. A l’époque on a d’abord élaboré un projet, puis il y a eu l’achat d’une surface de terrain industrielle, on a construit les halles de production, et enfin la production a pu démarrer, tout cela en onze mois. En Suisse, il faut onze mois pour seulement recevoir les autorisations pour des terrains. C’était un investissement réaliste. Je vous rappelle que j’ai quitté mes entreprises en septembre 2010 après mon élection au Conseil fédéral.

- Comment fait l’entrepreneur libéral que vous êtes pour s’adapter au capitalisme d’État chinois dans un système autoritaire. Vous prônez le moins d’Etat en Suisse et en Chine vous trouvez remarquable la façon dont ce pays est dirigé. N’est-ce pas contradictoire?

- J’aime notre système libéral. En Chine, nous sommes dans un pays très grand et d’une énorme importance. C’est un système différent, je ne peux pas le changer. J’essaye de soutenir tout ce qui va dans le bon sens, c’est-à-dire celui de nos valeurs. Je reste persuadé que chaque affaire commerciale contribue à un peu plus de transparence. Avec la transparence on peut voir les avantages et les désavantages d’un système. Avec la transparence, on influence aussi les comportements des responsables. La Chine a fait des progrès, nous essayons de contribuer à ce que le régime respecte les droits de l’homme, le développement durable comme nous le défendons.

- Vous avez rencontré le secrétaire général du parti unique, Xi Jinping. On s’inquiète en Chine de la concentration de pouvoir qu’il opère, ce qui fait craindre une dérive comme du temps de Mao. Quelle impression vous a-t-il faite?

- Nous avons abordé tous les aspects prioritaires durant notre entretien. Le président a parlé de la lutte contre la corruption, il a de lui-même évoqué la prochaine réunion du groupe de travail, en mai, dans le cadre de notre dialogue sur les droits de l’homme. Nous avons évoqué l’accord de libre-échange, notamment les conditions de travail qui font l’objet d’un contrat parallèle avec un chapitre sur l’écologie. Le régime s’attend à ce qu’un représentant d’une démocratie libre aille dans cette direction. L’esprit dans lequel est dirigé la Chine ne correspond pas à nos critères. Plus nous commerçons, plus il y aura de rencontres avec ce type de pays et de dirigeants, plus nous pourrons contribuer à les influencer vers une évolution positive.

- Des diplomates chinois ont voulu faire annuler la venue à Genève, le mois dernier, du Dalaï-lama en protestant à Berne et à Genève auprès de diplomates suisses tout en évoquant votre visite d’Etat. Ces pressions sont-elles acceptables?

- Le Dalaï-lama est libre de se rendre en Suisse. Lors de ses visites, il n’est pas reçu par le Conseil fédéral. La Suisse suit depuis 1950 une politique de reconnaissance d’une seule Chine. C’est en me basant sur ce principe que j’ai visité ce pays durant les trois derniers jours.

- Vous avez rencontré des représentants des travailleurs, pourquoi pas des avocats défendant les droits de l’homme comme l’a fait récemment le président allemand Gauck en visite d’État à Pékin?

- Depuis toujours j’ai un principe: rencontrer toute personne intéressée à me parler. Il était important pour moi de passer quelques moments avec ces personnes qui œuvrent dans le secteur du droit du travail, un domaine qui concerne directement mon département. Je leur ai dit que j’ai du respect pour leur courage.

- Comment expliquez-vous la réussite des entreprises suisses en Chine?

- Les entreprises suisses ont été les premières entreprises étrangères à tenter leurs chances sur le marché chinois. Je pense en particulier à l’entreprise Schindler qui a établi sa joint-venture en 1980. Les entreprises suisses sont innovantes et, de ce fait, intéressent beaucoup les Chinois. La taille du marché chinois est également d’un très grand intérêt pour les entreprises suisses qui y voient des possibilités très intéressantes.

- Après Syngenta, faut-il craindre d’autres rachats d’entreprises stratégiques par la Chine?

- De tels rachats sont à mon avis possibles. Il ne faut par contre pas non plus oublier que la Suisse investit beaucoup à l’étranger. Ses investissements sont en effet les plus importants par habitant. Les investissements étrangers stratégiques sur le long terme peuvent aussi permettre de maintenir des postes de travail en Suisse.

Lire également:  La Suisse s’engage dans un partenariat stratégique avec la Chine

Publicité