La diplomatie secrète. L’expression évoque les Metternich ou Bismarck. Elle rappelle aussi des pratiques qui ont contribué à l’éclatement de la Première Guerre mondiale et que la Société des Nations avait pour objectif d’abolir. Genève, qui accueille près de 1700 réunions officielles par année attirant plus de 20 000 experts, en a pourtant fait l’une de ses spécialités.

En marge de rencontres multilatérales, dans les arrière-salles du Palais des Nations ou dans les salons feutrés de grands hôtels genevois, les réunions secrètes abondent. Ambassadeur de Suisse auprès de l’ONU, Dante Martinelli explique cette prédisposition: «Genève accueille en permanence une multitude de délégations qui participent à des rencontres multilatérales officielles. En marge de ces événements, les rencontres secrètes, bilatérales, voire trilatérales, n’attirent pas l’attention.» La région genevoise offre aussi de nombreux hôtels particuliers et autres maisons de maître isolées et faciles à sécuriser. «De fait, relève un spécialiste, les pires ennemis peuvent se rencontrer à Genève en toute tranquillité.»

A Chambésy, dans une bâtisse cossue surplombant le lac Léman, au cœur des missions diplomatiques, les 9 et 10 septembre derniers, une trentaine de spécialistes de la sécurité européenne se sont réunis en catimini pour débattre de la sécurité du Vieux Continent. Point de négociations, précise-t-on, mais des discussions à mi-chemin entre la diplomatie traditionnelle et la diplomatie informelle appelée Track II. Parmi cet aréopage, dix experts de ministères russes, américains et européens, sept spécialistes du domaine issus de l’Union européenne, de l’OTAN, de l’OSCE, de la Communauté des Etats indépendants (CEI) et de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC). Plusieurs groupes de réflexion européens ont aussi apporté leur expertise. Bien que gardant profil bas, la Suisse a aussi envoyé ses émissaires. En raison de la présence d’universitaires qui ne connaissent pas les égards diplomatiques, les débats ont été vifs. Les constats ont été sans détour. L’OSCE est incapable de gérer des conflits. L’Europe est en déclin. Si elle ne coopère pas, notamment avec la Russie, elle pourrait davantage se marginaliser. La Russie doit-elle faire partie de la structure sécuritaire européenne? La réponse est restée ouverte.

Les discussions de Chambésy, nées de rencontres techniques, puis politiques entre les ministres des Affaires étrangères suisse et russe Micheline Calmy-Rey et Sergueï Lavrov, ont-elles convaincu les participants? Les avis semblent unanimement positifs. Elles seront reconduites en septembre 2011. Raisons de ce succès? Les canaux diplomatiques entre la Russie et l’Occident sont multiples, mais souvent très biaisés. L’OSCE par exemple est perçue par Moscou comme une enceinte qui a fait des droits de l’homme son cheval de bataille et qui «néglige» de traiter des vraies questions sécuritaires. Genève est en ce sens beaucoup moins connotée, la Suisse n’étant membre ni de l’OTAN ni de l’Union européenne. Le forum de Chambésy a-t-il eu un impact? Comme l’a déclaré le président russe, Dmitri Medvedev, il est positif d’avoir une nouvelle plate-forme de dialogue. Coïncidence: ce dernier vient d’accepter, à Deauville, de participer au Sommet de l’OTAN à Lisbonne les 19 et 20 novembre prochains. Un tournant remarquable si l’on songe aux très fortes tensions qui régnaient voilà deux ans entre le pouvoir russe et l’Alliance atlantique. Les participants aux discussions de Chambésy, a appris Le Temps, ont laissé entendre que l’OTAN insisterait à Lisbonne sur la nécessité de réaffirmer l’article 5 de la Charte atlantique, prévoyant la défense mutuelle de ses membres. Sans la mention de la menace russe toutefois. Quant aux Russes, ils sont conscients que leur proposition de Traité de sécurité européen, prônant un système de sécurité collective obligatoire, n’a quasiment aucune chance d’aboutir.

Genève, un peu à l’image de ses banquiers, aime la discrétion. Mais celle-ci n’est pas toujours garante de succès. On en veut pour preuve les pourparlers secrets qui se sont tenus il y a peu à l’hôtel Intercontinental entre Azéris et Arméniens. Ils se sont soldés par un cuisant échec. Pire, les négociateurs de l’un des deux Etats ont tous été démis de leur fonction à leur retour au pays.

Certaines institutions genevoises ont fait de l’ombre leur cadre de travail. C’est le cas du Centre de dialogue humanitaire, spécialisé dans la médiation de paix. Des parties en conflit ont convergé vers Genève pour tenter de trouver des solutions, dont le Hamas et l’ETA. L’Initiative de Genève, qui œuvrait à promouvoir la paix entre Israéliens et Palestiniens, s’est aussi construite dans la Cité de Calvin, à l’abri des regards. Les Iraniens, qui ont fait de Genève un lieu privilégié de rencontres et de diplomatie et où la diaspora iranienne est très active, apprécient visiblement le cadre feutré genevois.

Comme le révélait Le Temps en avril 2009, Iraniens et Américains, dont les pays respectifs n’entretiennent plus de relations diplomatiques depuis la révolution iranienne, ont réussi à rompre le mur du silence. Depuis 2003, des universitaires de la République islamique et des Etats-Unis, mais aussi d’Europe, de Suisse et de pays arabes, se sont réunis régulièrement à Genève, dans la plus grande discrétion. Là aussi, il est question d’une diplomatie informelle de type Track II. Les acteurs de ces rencontres, parmi lesquels figurent des experts nucléaires et des spécialistes des relations internationales, n’éludent pas les questions sensibles: le régime iranien est-il en train de se militariser, faut-il négocier avec lui le seul dossier nucléaire ou faut-il lier ce dernier avec d’autres questions notamment de coopération économique?

Les dernières réunions de ce type n’ont plus eu lieu à Genève, mais dans un Etat européen. L’un des participants explique qu’en raison d’une intense activité diplomatique autour de l’Iran, la discrétion n’était plus garantie. En six ans, quelque 400 universitaires ont participé à ces sommets de l’ombre qui se déroulent en principe sur trois jours selon le même schéma que les négociations secrètes d’Oslo: un lieu à l’écart, des petits groupes de travail, des balades dans la nature et des petits déjeuners, déjeuners et dîners en commun. Le processus aujourd’hui a souffert du durcissement de Téhéran et de la répression du mouvement vert de 2009.

Loin des intrigues bismarckiennes, la culture genevoise des négociations secrètes est ancrée dans l’Esprit de Genève et même dans la devise de la Cité de Calvin: «Post Tenebras Lux», «Après les ténèbres, la lumière».