Yohannes Getachew sait depuis deux ans que la Suisse ne veut pas de lui. Il est arrivé d'Ethiopie pour demander l'asile et a été affecté au canton des Grisons. Sa demande n'a pas été examinée: non-entrée en matière ou NEM, une appellation devenue courante depuis que la Confédération a décidé de priver les personnes qui se trouvent dans ce cas de toute aide, laissant aux cantons la charge de leur assurer les prestations strictement indispensables pour les maintenir en vie. Ces jours, il passe beaucoup de temps à Genève: des relations dans la communauté éthiopienne l'hébergent chacune à son tour. Et il compte sur le soutien du Bureau d'aide au départ de la Croix-Rouge pour l'aider à réaliser son rêve: émigrer au Canada où les autorités semblent disposées à examiner sérieusement sa demande. Son projet, à première vue, est dans l'intérêt de tous. Le sien, puisqu'il veut avant tout éviter de rentrer dans son pays. Et celui de la Suisse, où il n'est pas question de lui faire une place. Mais le monde des NEM n'est pas celui de la logique et, pour le moment, tout est allé de travers. Car, comme presque tous les NEM, Yohannes Getachew n'a pas de papiers.

Le Canada est l'un des derniers pays où les émigrants ont encore une chance d'entrer par la grande porte de la légalité. La procédure n'est ni rapide ni facile mais il lui arrive de déboucher sur un succès. Yohannes Getachew a franchi une première étape: il a obtenu un rendez-vous à l'ambassade canadienne à Berlin. Il a alors demandé un document de voyage à Coire, où il était enregistré. La demande a été transmise à Berne. Cela a pris du temps. Le temps de rater le rendez-vous de Berlin. Finalement, la réponse a été négative. Pourquoi? Difficile à comprendre avec certitude: question de permis de séjour en Suisse – ou plutôt de son absence. Ou de politique – de telles autorisations pouvaient être arrachées naguère à condition d'y travailler dur, plus aujourd'hui. Yohannes Getachew, lui, a son avis: «Ici, on essaie de vous désintégrer, de vous rendre inutile. C'est une forme de torture.»

«Les gens arrivent en général ici avec de faux papiers, qui leur sont fournis par les passeurs. Ces derniers les reprennent et ils se retrouvent sans rien.» Haile Meseret a obtenu l'asile en Suisse il y a longtemps. Elle siège au comité de l'Association des Ethiopiens de Suisse. Et elle est la secrétaire du groupe de soutien aux requérants d'asile, une activité qui lui prend toujours plus de temps depuis avril 2004. Jusque-là, seuls les nouveaux requérants frappés d'une non-entrée en matière se voyaient privés d'aide. Depuis cette date, la mesure est progressivement étendue aux anciens NEM.

Station terminus

Des admissions provisoires ont été levées, des délais de départ signifiés; des personnes qui travaillaient depuis parfois des années ont vu mettre fin à leur contrat. En tout, plus de 1000 personnes se retrouvent dans cette situation, estime Haile Meseret, pour les seuls émigrés éthiopiens. La majorité sont entretenus par leurs compatriotes plus chanceux au bénéfice d'un permis.

Yohannes Getachew fait partie des personnes dont elle s'occupe. Ce n'est pas le plus mauvais dossier: il attend un nouveau rendez-vous avec le Canada à Paris et espère bien s'y rendre. Les autres n'ont guère d'autre choix que de partir. Mais ce choix bute sur deux obstacles. L'un est formel: de nombreux pays africains refusent de collaborer au retour de leurs citoyens en leur fournissant les papiers nécessaires. L'Ethiopie serait particulièrement obstinée, de nombreux exemples cités par Haile Meseret l'attestent. D'autres sources nuancent: les personnes qui désirent réellement rentrer chez elles finissent en général par obtenir les papiers nécessaires. Mais voilà, c'est le deuxième obstacle: la plupart des NEM ne souhaitent pas rentrer. Pour eux et aussi, souvent, pour la famille qui les a aidés à partir et qui compte sur l'aide, si minime soit-elle, qu'ils peuvent envoyer. Ils préfèrent la zone grise qu'on leur a aménagée en Suisse.

L'équilibrisme des autorités

Rendre cette zone grise suffisamment inconfortable pour susciter les départs tout en restant du bon côté des droits élémentaires de la personne humaine. Tel est, en gros, l'exercice d'équilibrisme auquel se livrent les autorités genevoises à propos des NEM. La limite est vite franchie, on l'a vu lors des grands froids de janvier.

Dans les anciens baraquements où une vingtaine de NEM étaient hébergés et nourris derrière l'aéroport, les vieux calorifères à mazout n'ont pas été à la hauteur de la situation. L'eau a gelé dans les douches d'abord, puis dans les toilettes et enfin dans les casseroles à la cuisine. Les pensionnaires ont été déplacés d'urgence après que trois députés, alertés par l'aumônerie des réfugiés, l'Agora, se sont rendus sur place. Le déplacement aurait eu lieu de toute façon, assure-t-on à l'Hospice général, chargé de distribuer l'aide d'urgence aux NEM. Mais la décision n'était pas prise.

Aujourd'hui, les NEM genevois n'ont plus à craindre le froid. Ils ont été installés dans le centre des Tattes, conçu pour accueillir durablement les requérants d'asile. Trop confortable: d'une vingtaine à l'aéroport, leur nombre a grimpé à plus de 40. Les autorités cherchent une solution alternative, qui éviterait de placer les NEM sur le même pied que les requérants dont la demande n'a pas été écartée d'emblée. Un abri de protection civile serait, entre autres, envisagé. Sous terre.

Restera-t-on, cette fois, du bon côté de la limite? Pour l'Agora, cela fait longtemps qu'elle est dépassée. Chaque mardi, elle organise des réunions de prière et de résistance au temple de la Fusterie, dans le centre de Genève. Une manière de mobiliser les chrétiens. Et aussi d'apporter aux NEM le peu de réconfort qu'il reste possible de leur offrir.