C’est un tremblement de terre à l’échelle de la ville de Neuchâtel. Un mois seulement avant les élections du 25 octobre, la conseillère communale (exécutif) verte Christine Gaillard, candidate à sa réélection, se voit retirer la gestion du Service des bâtiments par ses collègues de l’exécutif. La décision, aussi rare que forte, a été prise mardi soir à la suite du rapport accablant de la sous-commission de la Commission financière du Conseil général et de l’analyse du Conseil communal que le service faisait l’objet «de dysfonctionnements persistants».

Ce rapport encore confidentiel, mais que la radio régionale RTN a pu consulter, décrit une situation jugée «catastrophique»: mauvaise communication, manque de décisions et procrastination. Il y est reproché des manquements graves à Christine Gaillard. Contacté, le président de la Commission financière, le socialiste Jonathan Gretillat, ne veut pas commenter le contenu d’un rapport qui sera remis au Conseil général le 30 septembre prochain. Il défend néanmoins la démarche: «A la suite de nombreux dysfonctionnements et de plusieurs plaintes, nous avons pris nos responsabilités et créé cette sous-commission, qui fonctionne comme une commission d’enquête et composée d’un membre par groupe politique.»

Un dicastère maudit

Dans une période d’effervescence électorale, la médiatisation de ce rapport promettait de provoquer une crise politique, ce qui a convaincu le Conseil communal de prendre en amont cette mesure radicale. Une décision qu’il faut replacer dans le contexte d’un Service communal des bâtiments problématique depuis plusieurs années, entre ambiance délétère et accusations de mobbing, ce qui conduira notamment à la suspension du chef de service. Quand Christine Gaillard reprend le dicastère le 1er janvier 2018, c’est déjà un champ de mines. On le dit même maudit, ayant été tour à tour dirigé par les socialistes Valérie Garbani et Olivier Arni, tous deux poussés à la démission à la suite d'affaires. La magistrate écologiste va s’y perdre, incapable de résoudre les problèmes. C’est ce qui lui est reproché aujourd’hui.

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«Toutes les tentatives de résoudre la crise ont échoué. Transférer le service était la dernière mesure que nous n’avions pas essayée», justifie aujourd’hui le président du Conseil communal, Thomas Facchinetti, qui reconnaît que de «clairs désaccords» sur la gestion du service entre le collège et Christine Gaillard ont conduit à cette décision. «A la suite d’un audit, des recommandations ont été faites, poursuit l’élu socialiste. Certaines mesures ont été prises, d’autres non ou tardivement.» Début 2020, il est décidé que la conseillère communale écologiste sera soutenue dans ses démarches par deux collègues, les PLR Violaine Blétry-de Montmollin et Fabio Bongiovanni. Des médias parlent alors d’une «mise sous tutelle».

Troisième commune romande

«Cet été, les problèmes organisationnels étaient toujours présents, poursuit Thomas Facchinetti. Les premiers éléments du rapport de la sous-commission sont venus confirmer nos analyses. Il nous fallait agir.» Impossible pour lui d’attendre encore quatre mois et la réorganisation attendue de l’administration engendrée par la fusion prochaine des quatre communes de Corcelles-Cormondrèche, Neuchâtel, Peseux et Valangin, qui formera l’année prochaine la troisième commune de Suisse romande avec 45 000 habitants.

Interrogée, Christine Gaillard dit comprendre: «Avec la pression médiatique et les tensions de la campagne électorale, cette décision de transférer le service permet de répondre au questionnement de la Commission financière et d’apaiser la situation dans le service.» Elle regrette néanmoins que son ouverture «n’ait pas débouché sur une attitude plus constructive», alors qu’elle a joué «cartes sur table, en toute transparence, lors de l’enquête de la sous-commission».

«J’aurais pu mieux faire»

«J’ai repris en 2018 ce Service des bâtiments qui avait déjà posé problème à mes deux prédécesseurs, se défend encore la magistrate écologiste. Après une phase d’observation et de cadrage, j’ai dû proposer au Conseil communal une mesure forte, la suspension du chef de service. La longueur des différentes procédures a posé problème; dans ce contexte, j’aurais peut-être pu mieux faire.»

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Reste que le timing est explosif et promet d’électriser la campagne. L’éclatante victoire des Verts aux élections fédérales 2019, et notamment l’accession de Céline Vara au Conseil des Etats au détriment des socialistes, a compliqué les relations entre les alliés traditionnels. Une tension renforcée par les incertitudes liées au Covid-19 et aux répercussions de la commune fusionnée. Les écologistes abordent les élections communales avec une grande ambition, visant un deuxième siège en ville de Neuchâtel et lançant au côté de Christine Gaillard deux personnalités connues: Nicole Baur, la madame égalité du canton, et le vigneron Nicolas de Pury.

«Qui a peur des Verts?»

Le parti fait bloc derrière sa sortante. «Nous faisons entièrement confiance à Christine Gaillard, plaide Jacqueline Oggier, présidente des Verts de la commune de Neuchâtel. Elle n’a pas pu tout régler, certes, mais elle a repris un service qui connaissait déjà de profonds dysfonctionnements.» Elle s’interroge par ailleurs sur la virulence d’un rapport pas encore finalisé et sur la manière dont il est instrumentalisé. «Je me pose une question, conclut Jacqueline Oggier: qui a aujourd’hui aussi peur des Verts?»