Le bloc bourgeois du Grand Conseil et une majorité des socialistes décideront ce lundi de ne pas intégrer les étrangers au corps électoral qui désignera les autorités cantonales neuchâteloises, le 8 avril. Pourtant, en plébiscitant par 76,6% la nouvelle Constitution le 24 septembre 2000, le peuple a octroyé le droit de vote à 22 000 étrangers établis dans le canton depuis cinq ans.

Ces nouveaux électeurs devront patienter jusqu'au 1er janvier 2002, lorsque la législation aura été adaptée. Seuls les 103 000 électeurs suisses seront invités à participer aux élections du 8 avril.

Le délai d'application du 1er janvier 2002 avait été spécifié avant la votation et confirmé au soir du 24 septembre par le président de la commission qui a révisé la Constitution, le socialiste Jean Studer. Les petits partis de gauche PopEcoSol souhaitent accélérer le mouvement. Ils demandent d'avancer au 1er avril 2001 l'entrée en vigueur de la Constitution, même si les adaptations législatives ne sont pas ratifiées. Qu'importe, et les juristes le confirment, la Constitution prime la loi. PopEcoSol souhaite que les étrangers puissent participer à l'élection des autorités qui seront à la tête de l'Etat pour les quatre prochaines années.

«Le plébiscite de la nouvelle Constitution doit être interprété comme une marque d'enthousiasme face à l'extension des droits populaires, explique la députée popiste Francine John. De fortes attentes doivent être honorées.» Son groupe politique appelle les autorités à «se montrer capables d'œuvrer rapidement lorsqu'il s'agit de mettre en application des dispositions très attendues. Temporiser pour des raisons de technique législative susciterait de l'incompréhension. Six mois d'attente depuis la votation suffisent».

En commission parlementaire, PopEcoSol a obtenu l'appui des commissaires socialistes, parvenant à un vote de parité: 7 voix pour l'entrée en vigueur le 1er avril, 7 voix contre. Jeudi soir, une majorité du groupe parlementaire socialiste a décidé de ne plus soutenir le projet de PopEcoSol et de se ranger derrière Jean Studer et sa méthode, «par souci de clarté et de cohérence», justifie Bernard Soguel, président du groupe socialiste.

La proposition des petits partis de gauche est vivement critiquée par la droite, qui dénonce «une démarche électoraliste et précipitée», craignant qu'une application trop rapide des nouveautés constitutionnelles ne «crée le désordre dans la République». Francine John réfute l'accusation d'électoralisme: «Il y a autant d'électeurs étrangers en faveur des partis de droite que pour ceux de la gauche. Ce n'est pas l'élargissement de notre corps électoral aux étrangers qui peut provoquer le changement de majorité.» Elle regrette également l'absence de volonté de presser le pas. «Pour réclamer le classement de la route Neuchâtel – La Chaux-de-Fonds dans le réseau des routes nationales, il a suffi d'une pause lors d'une séance du Grand Conseil pour rédiger un texte et chambouler l'ordre du jour. Ce qui montre que quand on veut, on peut. Où sont les priorités de ce canton? Le rejet prévisible de notre projet est regrettable: les étrangers devront attendre quatre ans avant de pouvoir élire ceux qui les gouvernent.»

La colère de Francine John est dirigée contre l'inertie générale, pas contre les socialistes en particulier. «La divergence sur cet objet ne remet pas en question l'unité électorale de la gauche», assure-t-elle.

Le plus irrité par la proposition de PopEcoSol est le Conseil d'Etat, qui cite mille bonnes raisons de respecter le planning établi. Réfutant l'accusation de traîner les pieds, il annonce qu'il soumettra en juin au Grand Conseil l'ensemble des modifications législatives. «Une étape qui doit être conduite avec sérieux et sérénité», écrit-il. Le gouvernement rappelle que les innovations constitutionnelles ne se limitent pas au droit de vote des étrangers. Certaines catégories de fonctionnaires pourront accéder au Grand Conseil, mais la Constitution ne dit par lesquelles, laissant au législateur le soin de trancher.

En faisant entrer en vigueur la Constitution au 1er avril déjà, «on ferait courir le risque aux électeurs de voter pour un candidat-fonctionnaire potentiellement inéligible», prévient le gouvernement, qui tire la sonnette d'alarme: «Cette précipitation soudaine fait planer sur les prochaines élections d'importantes incertitudes et ouvre la porte à de graves dysfonctionnements.»