Si l'histoire retiendra surtout le parcours de son mari Jules, Jenny Humbert-Droz aura aussi été une figure politique au rayonnement international. Un couple qui a eu deux passions: leur amour l'un pour l'autre et leur foi à changer le monde pour le rendre plus humain, plus égalitaire.

Celle qui a «joué le rôle de conscience et de mémoire d'un mouvement, le communisme», a traversé le siècle avec lui avant de s'éteindre jeudi à l'âge de 107 ans, à Malvilliers, de l'autre côté de La Vue-des-Alpes. De l'autre côté du village des Eplatures où elle est née le 27 août 1892.

Eugénie, de son vrai prénom, n'a toujours fait qu'un avec son mari Jules. Un journaliste parti servir Lénine avec Jenny et revenu en Suisse après s'être brouillé avec Staline. «Il n'y a jamais eu de rupture, malgré les crises dans lesquelles les Humbert-Droz ont passé», retient Gérard Donzé, bibliothécaire à la Ville de La Chaux-de-Fonds, qui a inventorié et catalogué les archives de Jules Humbert-Droz. Le couple a été très uni affectivement, il a aussi partagé les mêmes convictions, pacifistes, communistes, socialistes.

«Jenny et Jules se sont connus aux Jeunesses socialistes à La Chaux-de-Fonds, raconte Gérard Donzé. Tous deux étaient socialistes, chrétiens et pacifistes. Juste après leur mariage en 1916, Jules a objecté et été emprisonné. En pleine Première Guerre mondiale. Jenny l'a soutenu. Cela a soulevé d'importants débats à l'époque.» Puis les Humbert-Droz sont séduits par la révolution bolchevique. Ils fondent en 1920 le Parti communiste suisse. Tous deux proches de Lénine, ils quittent La Chaux-de-Fonds pour s'installer à Moscou. Jules devient secrétaire de la IIIe Internationale, Jenny est engagée comme traductrice au Komintern. Le conte de fées tourne pourtant au cauchemar avec l'accession au pouvoir de Staline. Les Humbert-Droz, tombés en disgrâce, rentrent en Suisse, où ils militent au Parti communiste, avant d'en être exclus en 1943.

Tous deux rejoignent alors la famille socialiste. Jenny s'engage alors chez les femmes socialistes. Elle renforcera cette action après le retour du couple à La Chaux-de-Fonds en 1959. «On ne peut pas dire qu'elle ait fait du féminisme son action centrale, reprend Gérard Donzé. Elle préférait le rôle de simple militante, socialiste et pacifiste.»

La trajectoire personnelle et politique du couple Humbert-Droz s'interrompt brutalement en 1971, avec le décès de Jules. «Jenny lui est restée fidèle. Elle consacre les premières années de son veuvage au quatrième tome des Mémoires de Jules Humbert-Droz, que son mari n'avait pas eu le temps de rédiger.»

Un leader?

Jenny continue de militer avec les femmes socialistes, s'implique dans la Fédération romande des consommatrices. Est-elle devenue un leader? «Je ne crois pas qu'on puisse la cataloguer ainsi, analyse Gérard Donzé. Elle était une militante, récoltait encore des signatures à plus de 90 ans. Mais pas une faiseuse d'opinion.»

En 1980, Jenny offre à la Bibliothèque de La Chaux-de-Fonds l'imposante masse des archives de son mari. Avec Gérard Donzé, elle participe activement à l'inventaire et au catalogue de ces 5000 documents: lettres, rapports politiques, photos, brochures, des centaines de périodiques et 1800 bouquins. Comme dans l'action politique, le fonds retrace avant tout la trajectoire de Jules Humbert-Droz. Jenny n'apparaît que furtivement sur de rares clichés. Discrète, modeste, elle ne faisait pas grand bruit à La Chaux-de-Fonds. On la connaissait et la respectait en tant que militante socialiste, qui s'était engagée avec son mari pour une cause et n'en a jamais dévié.

A la chute de l'URSS en 1991, elle déclarait à L'Hebdo: «Je souhaite que l'idée du communisme se maintienne. C'est un idéal toujours plausible que de souhaiter un monde de justice et de paix. Et je reste convaincue que les communistes de la première heure, avant Staline, avaient vraiment pour but d'édifier une société fondée sur la liberté et la paix.» Elle avait alors 99 ans! Elle n'a en fait jamais vieilli, jamais perdu sa lucidité ni son envie de se battre pour un monde meilleur. Malgré son grand âge, elle continuait de beaucoup lire et de se passionner pour l'actualité.

A La Chaux-de-Fonds, les jeunes générations savent tout au plus que Jenny Humbert-Droz était la doyenne du canton avec ses 107 ans. Certains ont entendu dire qu'elle s'était engagée avec les communistes, à Moscou, en 1920. Gérard Donzé souhaite que les maîtres d'histoire viennent à la bibliothèque montrer les documents du fonds qui retracent l'exceptionnelle odyssée des Humbert-Droz.