Un homme pour deux cantons. Et pourquoi pas, plus tard, un service pour deux cantons. Neuchâtel et le Jura innovent. Désormais, leurs intérêts dans le domaine des transports ne seront représentés que par un seul homme. Que ce soit par exemple auprès de la Confédération ou des CFF, ils parleront d'une seule voix au nom des deux. Le gouvernement jurassien a déjà donné son feu vert. Le Conseil d'Etat neuchâtelois devrait avaliser prochainement cette collaboration. C'est une première étape vers la création d'un office des transports unique pour les deux cantons, qui pourrait même s'élargir à d'autres services.

«Une fusée à trois étages»

A l'origine de cette expérience inédite, il y a le pragmatisme de deux hommes de terrain. Raymond Mizel est à la tête de l'Office neuchâtelois des transports. Son homologue jurassien s'appelle Jean Bourquard. Tous deux se côtoient depuis des années et ont acquis finalement la conviction qu'ils gagneraient à collaborer. «Nous passons un tiers de notre temps à l'extérieur dans des commissions de toutes sortes, explique Jean Bourquard. Et neuf fois sur dix, nous partageons le même point de vue. Avec l'accroissement de nos tâches, il nous a semblé plus cohérent de se partager le travail.»

Le départ à la retraite du Raymond Mizel, à la fin du mois d'avril, leur a donné l'occasion d'imaginer les contours de cette collaboration. En août dernier, ils ont remis un rapport à leurs gouvernements respectifs qui ont déjà donné leur accord de principe. «C'est une fusée à trois étages», explique Raymond Mizel. Dans un premier temps, et jusqu'à la fin de l'année, Jean Bourquard s'occupera de représenter les intérêts des deux cantons dans les commissions intercantonales ou fédérales de type stratégique concernant le trafic régional. Parallèlement, le successeur de Raymond Mizel s'occupera des questions d'ordre plus technique. Son nom est désormais connu. Il s'agit de Nicolas Grandjean, un ingénieur de Fontainemelon âgé de 27 ans.

Deuxième étage de la fusée: le Jura et Neuchâtel engageront conjointement un troisième collaborateur. Il sera payé par les deux cantons sur une base encore à déterminer. Sa tâche consistera à négocier avec les prestataires de transports (CFF, Poste ou concessionnaires privés) l'offre en matière de trafic régional. Un poste fondamental.

Le troisième étage de la fusée est encore plus audacieux. Il consiste en la création d'un office intercantonal des transports. «C'est une question éminemment politique. Mais pour nous, c'est l'idéal», confie Raymond Mizel. Idéal parce que logique. A entendre les deux responsables, tout concourt à cette fusion. Deux cantons périphériques et frontaliers, sans grandes agglomérations, au poids démographique faible, autant d'éléments qui les amènent à partager les mêmes analyses. «Nos positions officielles sur la politique des transports sont identiques, observe Jean Bourquard, que ce soit pour les liaisons franco-suisses, dans le cadre de la Communauté de travail du Jura ou encore au conseil d'administration des Chemins de fer du Jura. En fait, je n'ai pas d'exemple où nous ne sommes pas d'accord.»

A cela s'ajoutent des considérations matérielles. Les tâches des offices des transports se sont développées, notamment avec la nouvelle loi sur les chemins de fer qui donne aux cantons les compétences d'établir l'offre du trafic régional. «Comme je suis seul dans le Jura, il m'est de plus en plus difficile de faire face», reconnaît le responsable. Il faudrait engager, mais l'état des finances cantonales n'est pas aux largesses. La collaboration permet simplement de couper la poire en deux.

«Une situation propice à une collaboration»

Le conseiller d'Etat jurassien Pierre Kohler, chargé des transports, abonde dans ce sens. «Nous sommes arrivés à une situation propice à une collaboration, il était bien d'en profiter.» Le Jurassien souhaiterait même développer ces synergies dans les domaines des télécommunications, de l'énergie ou encore du traitement des déchets. «Cela donne davantage de poids aux deux cantons et les met en meilleure position quand il s'agit de négocier.»

Il n'en reste pas moins que ce type rapprochement pourrait créer des conflits auprès d'administrations accrochées à leur parcelle de pouvoir. Pour Pierre Kohler, cela n'a pas été le cas au gouvernement. «Le projet a été facilement accepté par mes collègues du Conseil d'Etat. Et la pratique nous démontrera que cela va bien se passer.» Jean Bourquard est conscient des responsabilités qui l'attendent dans le respect des susceptibilités cantonales. A 50 ans, ce Franc-Montagnard a toutefois l'habitude de faire preuve de doigté dans des situations délicates: pendant dix ans, il a été aiguilleur du ciel.