Une usine de 45 000 m2 unique en Suisse pour produire du «biocarburant, 40 emplois, 80 millions de francs d'investissement avec le soutien de la Confédération: le projet emmené par Alcosuisse fait rêver les autorités jurassiennes et neuchâteloises depuis des mois. Deux sites seulement sont encore pressentis, l'un à Delémont même, la capitale jurassienne, l'autre à Cressier, entre les lacs de Neuchâtel et de Bienne.

De l'or vert

Le projet découle d'une idée qui conserve un petit air d'utopie: utiliser les déchets et les surplus agricoles pour produire du bioéthanol qui sera ensuite ajouté à de l'essence, avec pour résultat de limiter les émissions de gaz à effet de serre de 4 à 5% (lire l'encadré technique ci-contre). L'utilisation de cette «essEnce5» ne poserait pas de problème à l'usager puisqu'un tel biocarburant n'implique aucune modification du véhicule. Ambitieux, novateur, le projet suisse a été baptisé Etha +.

Concepteur et maître d'œuvre d'Etha +, Alcosuisse est une émanation de la Régie fédérale des alcools. Avec ses 26 salariés, ce «centre de profit» a pour mission de produire et commercialiser de l'éthanol industriel, cette activité spécifique ayant été exclue de la libéralisation du marché de l'alcool.

C'est donc Alcosuisse qui choisira le lieu d'implantation de l'usine projetée. «Nous avons pris un peu de retard, les études d'impact sont encore en cours, note Pierre Schaller, directeur d'Alcosuisse. Le choix devrait être fait d'ici au mois d'avril.»

Question d'image

La démarche va au-delà de simples considérations économiques. «C'est un projet important, estime Bernard Soguel, ministre de l'Economie publique neuchâteloise. Si Cressier devait être retenu, le canton bénéficierait de l'image porteuse de la protection de l'environnement et du développement durable.»

Frais émoulu maire de Delémont, le socialiste Gilles Froidevaux compte sur ce gain d'image: «Cité de l'énergie, Delémont essaie de se profiler dans ce créneau. Pour nous, l'aboutissement du projet constituerait quelque chose d'énorme.»

A chacun ses atouts

A en croire le directeur d'Alcosuisse, la lutte est extrêmement serrée entre les deux sites. Pierre Schaller énumère les avantages du dossier neuchâtelois. Cressier bénéficie d'une situation privilégiée, proche du Seeland et de la matière première agricole. Le terrain retenu se trouve à proximité immédiate de la raffinerie Petroplus et de l'essence nécessaire pour le mélange.

Les Jurassiens ont aussi de sérieux arguments à faire valoir. Delémont détient déjà une des deux installations nationales de stockage d'éthanol d'Alcosuisse, avec un raccordement direct à la gare CFF. L'entreprise fédérale emploie là une dizaine de personnes.

Cafouillage neuchâtelois

Le dossier neuchâtelois a pourtant perdu des points par la faute de son propre Conseil d'Etat. Le dossier Alcosuisse est géré par le Département cantonal de l'économie, qui à l'origine avait proposé un terrain situé sur la commune de Cornaux. Pas de chance, le Département neuchâtelois de justice et police a retenu le même site pour y construire le futur pénitencier cantonal. Le Conseil d'Etat a suivi Monika Dussong, sa ministre de Justice et police. Le Grand Conseil doit encore avaliser cette option.

Quant à Bernard Soguel, le ministre de l'Economie: «J'aurais préféré qu'on discute de manière plus constructive de ces projets. Mais plus que d'autres, le Département de l'économie publique a l'habitude de s'adapter à l'imprévu…»

Résultat: un nouveau terrain dû être trouvé sur le territoire d'une commune voisine. «Mais cette fois, c'est une propriété privée, regrette le patron d'Alcosuisse, Pierre Schaller. Tout cela met Neuchâtel à la traîne même si beaucoup d'autres facteurs pèseront à l'heure du choix. Mais je peux comprendre que les autorités politiques aient privilégié le pénitencier au détriment d'un projet dont la réalisation n'est pas pour demain.»

Privilèges et incertitudes

Selon le calendrier d'Alcosuisse, les travaux devraient commencer en 2006. Le début de l'exploitation est prévu pour 2008 «au plus tard». Alors qu'une phase de test vient d'être lancée par l'usine de cellulose d'Attisholz (SO), plusieurs points d'interrogation entourent encore le projet. Le premier d'entre eux a trait à la faisabilité économique d'Etha +, qui ne sera pas garantie sans privilèges fiscaux.

«En consultation, la nouvelle loi sur l'imposition des huiles minérales nous donne d'importantes garanties, relève Pierre Schaller. Mais si elles ne sont pas maintenues, on ne part pas.» La détaxe de 73,1 centimes par litre du bioéthanol devra tout d'abord être confirmée par les Chambres fédérales au printemps. Alcosuisse pose deux autres conditions: pouvoir produire 60 à 70% du biocarburant avec de l'éthanol étranger afin de faire baisser de manière substantielle les coûts de production. Le centre de profit entend également bénéficier de l'entrée en vigueur, encore incertaine, du centime climatique ou de la taxe sur le CO2.

Puis Etha + devra séduire les investisseurs privés. Pierre Schaller se dit certain de trouver des partenaires «pour une affaire qui sera rentable». Mais il ne lâche ni nom, ni indice. La partie est trop incertaine.