La démarche est à la mode. Des 100 qui font la Suisse romande aux 100 plus belles femmes du monde, hiérarchies et hit-parades se conjuguent à toutes les sauces, en toute subjectivité. Directeur de la Bibliothèque publique et universitaire (BPU) de Neuchâtel, Michel Schlup s'est lancé en 1996 dans une entreprise comparable, quoique beaucoup plus ambitieuse. Son objectif? Lister les figures marquantes de l'histoire neuchâteloise et décrire leurs parcours par le détail.

Le résultat est convaincant. Les quatre tomes des Biographies neuchâteloises, dont le dernier opus vient d'être publié*, offrent un regard unique sur l'histoire du canton, de saint Guillaume au Corbusier. «Le choix des personnalités n'a pas été facile à arrêter, raconte Michel Schlup. Il n'existe en effet pas d'instrument pour mesurer la notoriété, encore moins pour des personnes ayant évolué dans des domaines aussi différents que les arts, la politique ou l'industrie.»

Le directeur de la publication, qui a collaboré avec une septantaine d'auteurs, a finalement retenu 193 noms sur environ 500 papables. Critères retenus: être Neuchâtelois «au sens large» et disposer d'une notoriété «dépassant au moins les frontières cantonales». Au final, les Biographies neuchâteloises fonctionnent comme une toile impressionniste: d'une addition de talents individuels, elles donnent, avec du recul, de la chair à l'histoire du canton et des clés pour en comprendre l'évolution.

Guillaume Farel et l'étincelle de la Réforme

Jusqu'au début du XVIIIe siècle, la notoriété des talents neuchâtelois ne dépasse guère les frontières cantonales. Le Pays de Neuchâtel est un territoire pauvre, en marge, à l'écart des grands mouvements de pensée européens. Les voies de communications sont médiocres, notamment vers l'ouest: il faut prendre le bateau jusqu'à Morat, puis le coche pour rejoindre l'Arc lémanique. La liaison entre Neuchâtel et La Chaux-de-Fonds était, elle aussi, très difficile.

La Réforme – et l'un de ses principaux instigateurs, Guillaume Farel – permet à la région de sortir brièvement de l'ombre. Entre 1533 et 1535, Neuchâtel s'impose comme le centre de propagande protestante pour l'Europe. Les presses de Pierre de Vingle impriment notamment la Bible des Vaudois, première traduction protestante en français des Ecritures. Cette éclosion met en évidence pour la première fois en Suisse l'importance de l'art typographique comme facteur d'émulation intellectuelle.

Encore vivace aujourd'hui, la tradition neuchâteloise de l'imprimerie et du beau livre trouve un nouveau souffle dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Profitant de la paralysie d'une imprimerie française sous la coupe des censeurs, la typographie devient une branche économique importante. En 1769, Frédéric-Samuel Ostervald crée la fameuse Société typographique de Neuchâtel. Il se spécialise dans la réimpression de livres à succès, dont l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. Cet âge d'or ne dure pas: la Révolution française modifie radicalement le marché littéraire et met un frein à l'activité des imprimeries neuchâteloises.

Louis Bourguet, l'essor intellectuel

En parallèle, les premières gazettes voient le jour et fédèrent un large public. Personnage clé pour comprendre la vie intellectuelle et scientifique de l'époque, le savant d'origine nîmoise Louis Bourguet lance en 1732 le Mercure suisse, édité et imprimé à Neuchâtel. L'intelligentsia de toute la Suisse profite de cette tribune nouvelle pour inscrire l'activité littéraire et scientifique dans une perspective plus large, nationale, voire européenne.

En 1731, le même Bourguet crée une académie de philosophie et de mathématique, première esquisse de la future université. Cette double émulation – qui connaîtra un pic avec le passage de Jean-Jacques Rousseau (1762-1765) – ne touche toutefois qu'une minorité de la population. Dans une société où les autorités religieuses exercent une forte pression sur la vie sociale, le peuple neuchâtelois a des préoccupations avant tout utilitaires.

L'irruption – puis le développement – de l'horlogerie, au milieu du XVIIIe siècle, révolutionne la vie des paysans des Montagnes. Habiles touche-à-tout, ils trouvent là un terrain propice pour développer leurs talents. Dans la foulée du Sagnard Daniel Jeanrichard, père de l'horlogerie jurassienne, plusieurs Montagnons font résonner les trompettes de la renommée bien au-delà des frontières cantonales.

Philippe Suchard et les capitaines d'industrie

En parallèle avec l'horlogerie, Neuchâtel voit se développer l'indiennage et la dentellerie. D'abord artisanales, ces activités deviennent industrielles dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et au début du XIXe. La présence de réfugiés huguenots, l'attitude favorable des autorités, une faible fiscalité et la proximité de la frontière française pour l'écoulement de la marchandise expliquent en partie cet essor.

Neuchâtel connaît ses premiers grands capitaines d'industrie dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Il y a tout d'abord Philippe Suchard, fondateur de la fabrique de chocolat du même nom, François-Arnold Borel, créateur des câbles de Cortaillod et Paul-Edouard Dubied, à l'origine de l'expansion de l'usine de machines à tricoter de Couvet. Des hommes qui incarnent l'esprit d'entreprise, «principal génie neuchâtelois», selon Michel Schlup.

La Révolution de 1848 voit apparaître les tribuns politiques, parmi lesquels Alexis-Marie Piaget, âme de la République neuchâteloise. C'est la date clé pour l'émancipation de la population, avec l'élargissement de la vie publique, l'alphabétisation croissante et l'animation intellectuelle qu'entraînent le développement des hautes écoles, des sociétés savantes et l'ouverture de l'Université, en 1909.

Un développement artistique tardif

Ce terreau renouvelé met un terme à la pénurie d'artistes de premier plan, soulignée avec mordant par l'écrivaine d'origine hollandaise Isabelle de Charrière. Dans ses Lettres neuchâteloises, publiées en 1784, elle décrit non sans justesse les Neuchâtelois comme des êtres «sociables, officieux, charitables, ingénieux à demi, pleins de talent pour les arts d'industrie, mais aucun pour les arts de génie».

Charles L'Epplatenier personnifie l'importance nouvelle donnée à une créativité qui n'a plus à être «utile». Professeur à l'Ecole d'art de La Chaux-de-Fonds, il est au centre d'une émulation artistique et culturelle sans précédent dans le canton. Au fil des années, il sera successivement le maître de Charles Edouard Jeanneret, futur Le Corbusier, de l'affichiste Eric de Coulon ou du peintre Charles Humbert.

A la fin du XIXe siècle, les Montagnes neuchâteloises constituent un terreau très fertile. Comme Le Corbusier, Louis Chevrolet et Blaise Cendrars voient le jour à La Chaux-de-Fonds, avant de quitter les sapins jurassiens pour connaître la notoriété à l'étranger. Un exode qui marque une inversion de flux: après avoir accueilli durant plusieurs siècles de nombreuses sommités étrangères, le canton de Neuchâtel s'impose alors comme un riche pourvoyeur de talents. Une tendance qui s'est progressivement essoufflée: depuis Jean Piaget et Denis de Rougemont, les sommités se font rares dans la République.

«Biographies Neuchâteloises», tome 4, 1900-1950. Collectif d'auteurs. Editions Gilles Attinger, 328 pages. A paraître: le tome 5, qui répertoriera de manière plus brève des figures plus récentes et les personnalités exclues des quatre premiers volumes.