La décision est paradoxale. Pour faire taire la clientèle des discothèques, qui mène souvent grand tapage dans la zone piétonne aux petites heures du matin, le Conseil général (parlement) de Neuchâtel a pénalisé les cabarets. Comme les discothèques, ils devront fermer leurs portes à deux heures du matin, au lieu de quatre, du dimanche au mercredi. Pourtant, le client des cabarets pénètre discrètement dans ces lieux à la lumière tamisée et il en ressort en rasant les murs. Mais voilà, la loi cantonale ne fait pas de distinction entre les discothèques animées et les cabarets feutrés. Les patrons de cabaret sont en colère. C'est pendant les jours de la semaine, au plus profond de la nuit, qu'ils réalisent leur meilleur chiffre d'affaires. Au contraire, les discothèques qui tournent à plein régime le week-end ne seront pas touchées par le nouveau règlement de police. On parle beaucoup à Neuchâtel, la nuit sur les tabourets de bar.

Suivez le guide...

A la rue des Chavannes, le vieux Red-Club plein comme un œuf pendant les seventies est devenu Le Paradox. Les hauts-parleurs ne susurrent plus Angie, le slow brûlant des Rolling Stones. Aujourd'hui, la discothèque nichée dans une cave en forme de tunnel est branchée house. Serge Bovet, 31 ans, ancien électricien devenu patron de discothèque, connaît la musique. Il a été condamné à une amende pour tapage nocturne quand il tenait le MGM. «La décision de la commune est ridicule et elle ne va rien changer. Quand on mettra les gens dehors à 2 heures du matin, je me demande combien de temps ils vont rester à discuter devant l'établissement...» De toute manière, pour Serge Bovet, c'est le jeudi que la semaine commence.

A proximité de la rue des Chavannes, le cabaret Le Big-Ben fait partie du paysage nocturne neuchâtelois depuis plus de vingt ans. Un long bar, quelques tables, deux clients, et trois petites dames peu vêtues pour la saison. Je sens des caresses dans mon dos, pendant que Pablo, le photographe, a toutes les peines du monde à repousser poliment une demoiselle brune. Derrière le bar, Hasna, jolie Marocaine occupée au Big-Ben depuis cinq ans, se plaint de la décision du législatif qui ne rendra pas le centre moins bruyant en été. Un client rappelle que la rue des Moulins a toujours été le quartier chaud de Neuchâtel. Un autre se défait un instant de la belle Africaine qui roucoule à son oreille pour s'étonner de la suppression de la clause du besoin. En effet, depuis qu'elle n'existe plus, les établissements publics foisonnent. La ville compte 14 cabarets! En fait, seuls huit ou neuf présentent des spectacles avec des «artistes». Et c'est déjà pas mal...

Entre deux et quatre heures

Près du Jardin anglais, notre arrivée au Frisbee suscite un peu d'animation dans ce cabaret où deux clients sirotent un verre. Pablo tente de parler russe avec une Moldave, tandis qu'une demoiselle de Bulgarie me raconte sa vie. Elle travaille depuis quelques mois en Suisse romande. Elle retournera dans sa famille cet été. Son père gagne 100 à 200 DM par mois. Quand je lui fais remarquer que c'est le prix de nos boissons avalées en dix minutes, elle pousse un soupir à me décrocher le cœur. Elle dit, tout doucement: «Je sais, je sais». Courage, fuyons! Ce n'est pas ici que l'on parlera des heures de fermeture...

Autre cabaret, autre ambiance: l'ABC. Cela fait un quart de siècle qu'il existe. Une patronne espagnole, et blonde comme toutes les Espagnoles, nous reçoit chaleureusement dans sa cuisine, séparée de la salle par un rideau. Elle dit beaucoup de mal de cette nouvelle loi. En fait, elle confirme ce que disent tous les cabaretiers: c'est entre deux heures et quatre heures du matin que les soirées s'allument. Il suffit de quelques clients bien lancés pour faire une bonne caisse. C'est aussi la semaine, et non pas le week-end, que les cabarets font le plein. Elle devra sans doute se passer d'une «artiste» et engager des extras plutôt que du personnel fixe.

Les frais et le champagne

Autre ambiance le lendemain à l'Office cantonal de la main-d'œuvre étrangère. Frédérique Pezzani nous précise que les petites dames des cabarets proviennent surtout des pays de l'Est, du Brésil, du Maroc, de la Côte-d'Ivoire. Elles sont au bénéfice d'un permis L. Un salaire de 170 fr. par jour, pour 24 jours de travail assurés pendant le mois, est garanti pour éviter la tentation de la prostitution sur le trottoir. Le prix du studio où elles sont logées ne doit pas dépasser mille francs. On tolère des frais jusqu'à 500 francs. Et, chaque mois, le cabaretier doit verser un montant pour payer le retour au pays. Cela dépend de la distance: 60 fr. pour le Maroc, 120 fr. pour Saint-Domingue. Quand tout va bien, les «artistes» gagnent 2000 francs par mois. Elles n'ont aucune obligation de faire consommer de l'alcool. Mais comme le confie un cabaretier, une fille peut vendre de trois à 5000 francs de champagne chaque mois...