«Tant que je n’aurai pas vu ces courriels, j’aurai du mal à y croire. Si c’est vrai, c’est que Frédéric Hainard est fou. Il n’y a pas d’autre explication.» Les propos d’un député libéral-radical, vendredi matin, traduisent le sentiment d’incompréhension qui anime sa famille politique. Avec une question qui revient en boucle: comment le ministre PLR a-t-il pu ­intervenir par écrit pour obtenir un salaire plus élevé pour sa ­maîtresse lors de son engagement au Service de surveillance des ­relations de travail (SSRT), comme l’a révélé Le Temps (LT du 25.06.2010)?

L’interrogation est d’autant plus forte que Frédéric Hainard a toujours nié avoir favorisé son amie. Début mai, avant qu’il annonce être «tombé amoureux d’elle», l’élu chaux-de-fonnier avait même indiqué au Temps avoir «mis au chaud les documents qui le prouvent».

Cette façon d’asséner sa vérité avec aplomb fait partie du personnage. Un réflexe d’avocat, sans doute, qu’il a développé au Ministère public de la Confédération (MPC). Le jeune ministre, 34 ans, cultive aussi un goût prononcé pour les coups d’éclat, sans toujours se soucier des moyens utilisés. Mise au jour lors de son passage controversé à la police cantonale, cette attitude jusqu’au-boutiste a refait parler d’elle dès son élection. D’emblée, il a intrigué, mettant en cause les compétences de son collègue et ancien chef au MPC, Claude Nicati. Ces insinuations répétées ont créé des tensions et contraint le PLR à effectuer plusieurs rappels à l’ordre. Sans succès.

Cette recherche perpétuelle du conflit a créé un climat de travail difficile au sein du Conseil d’Etat bien avant que ne débute «l’affaire» Hainard. Avec les mêmes lignes de fracture qu’aujourd’hui. Le binôme Frédéric Hainard – Philippe Gnaegi a d’emblée travaillé en vase clos, sans convier Claude Nicati à ses séances de travail. Le troisième PLR s’est peu à peu rapproché du socialiste Jean Studer, lui-même en froid avec sa collègue de parti, Gisèle Ory. La Chaux-de-Fonnière s’est rapprochée du duo PLR, scellant une alliance à trois sensible aux intérêts des Montagnes.

C’est dans ce contexte tendu qu’interviennent, fin avril, les premières accusations contre Frédéric Hainard. Le Matin met le feu aux poudres en multipliant les articles pour dénoncer les méthodes peu orthodoxes du «shérif» chaux-de-fonnier. Ce feu nourri est encore renforcé par la décision de deux avocats du chef-lieu de déposer des pétitions devant le bureau du Grand Conseil. Ils dénoncent, notamment, les méthodes «dignes d’un Etat totalitaire» utilisées par l’ancien policier lors de l’arrestation d’une requérante d’asile déboutée et de son fils, en 2005.

Très vite, Frédéric Hainard dénonce un complot organisé «pour avoir sa peau». Mi-mai, il promet au Temps qu’il va riposter. Promesse tenue: à partir du 21 mai, L’Express et L’Impartial publient plusieurs articles écrits sur la base de documents confidentiels qui mettent en cause la gestion de son prédécesseur à la tête du Département de l’économie, le socialiste Bernard Soguel.

Ce contre-feu marque l’ouverture d’un duel sans merci. D’un côté, les adversaires de Frédéric Hainard – dont Le Matin – accumulent les pièces pour tenter de démontrer qu’il a multiplié les abus d’autorité. De l’autre, ses défenseurs – presse régionale en tête – nourrissent le scénario d’une machination socialiste pour faire obstacle aux velléités réformatrices du ministre PLR dans un Département de l’économie aux mains du PS pendant 30 ans.

La théorie du complot séduit, d’autant qu’elle est confortée par le rôle trouble joué par Jean Studer. Quelques jours avant la décision du Grand Conseil d’instituer la commission d’enquête parlementaire (CEP), le 25 mai, le ministre socialiste et Claude Nicati rendent visite au chef du SSRT avec l’accord tacite de Gisèle Ory. Tout cela sans avertir Philippe Gnaegi et Frédéric Hainard. Furieux d’être mis devant le fait accompli, le premier le fait savoir haut et fort devant des députés stupéfaits.

Les tensions sont alors très vives au sein du collège, mais ce n’est pas encore la guerre. Tout change le 28 mai avec l’annonce publique par Frédéric Hainard de sa liaison avec «son amie de quinze ans». Cette déclaration change la perspective des faits. A part pour quelques ultras, la théorie du complot s’écroule. Le ministre est amoureux. Il a perdu la tête en multipliant les interventions sur le terrain et les coups de main à sa maîtresse. Personne, à part les principaux intéressés, ne peut être tenu responsable de cette hyperproximité.

Ce spectaculaire «coming out» suscite une vive émotion au sein du Conseil d’Etat. Les cinq ministres disposent depuis plusieurs semaines des courriels qui prouvent que Frédéric Hainard est intervenu directement auprès du Service des ressources humaines pour favoriser son amie. L’existence d’une relation amoureuse aggrave la démarche. Furieux, Jean Studer convoque ses collègues pour une séance extraordinaire le dimanche 30 mai et demande la démission de Frédéric Hainard. Gisèle Ory et Philippe Gnaegi refusent d’entrer en matière. Par solidarité avec leur allié, mais aussi parce que c’est à la CEP, désormais, de prendre position sur les faits reprochés à leur collègue.

La CEP, justement, pourrait se faire désirer. Selon son président, le Vert Patrick Erard, elle constitue un outil trop lourd pour donner des réponses rapides sur des questions précises. Contrairement à ce qu’il avait indiqué au Temps jeudi, il ne promet plus un rapport intermédiaire, encore moins dans un délai très bref. S’il y en a un, ce sera «après l’été», le temps d’entendre toutes les personnes concernées.

Frédéric Hainard va-t-il tenir face à la pression? Après plusieurs semaines d’immobilisme, le Parti socialiste a demandé vendredi sa «démission immédiate». Le PLR attend qu’il soit entendu par la CEP, ces prochains jours, pour prendre position. En attendant, les membres du Conseil d’Etat se regardent en chiens de faïence, conscients que cette situation surréaliste peut durer. Personne, en effet, n’a le pouvoir de contraindre l’élu PLR à partir. Ses proches ont déjà annoncé la couleur: «Jamais il ne démissionnera.»