Alphonse Allais n’a-t-il pas prétendu que les cimetières sont remplis de gens irremplaçables? Il n’empêche, une question taraude les Neuchâtelois: le gouvernement et sa «drôle» d’équipe peuvent-ils se passer d’un magistrat de la trempe de Jean Studer?

Début avril, le Conseil fédéral désignera le successeur du démissionnaire thurgovien Hansueli Raggenbass à la tête du Conseil de la Banque nationale. L’actuel vice-président est le conseiller d’Etat socialiste Jean Studer. Qui s’est impliqué, en coulisse, dans les actuelles affaires qui secouent la BNS. L’ancien conseiller aux Etats et actuel ministre neuchâtelois des Finances apparaît comme l’homme de la situation. S’il se garde de «faire campagne», car le président du Conseil de banque est désigné et pas élu, Jean Studer se prépare au coup de fil de l’exécutif fédéral.

La présidence du Conseil de banque de la BNS représente un temps d’occupation de 20 à 25%. A priori compatible avec la fonction de conseiller d’Etat, surtout lorsque le ministre est expérimenté. Mais Jean Studer ne cumulera pas. Par principe, parce que le poste de grand argentier à Neuchâtel nécessite toute l’énergie de son titulaire et, surtout, parce qu’il y a conflit d’intérêts entre un ministre cantonal des Finances et le président du Conseil de la BNS. Et tout conflit d’intérêts autour de la BNS a trop mauvaise presse par les temps qui courent.

S’il est désigné par le Conseil fédéral, Jean Studer quittera sa fonction de ministre neuchâtelois. Mais pas dans l’immédiat. Car l’homme fort du gouvernement a pris des engagements. Dont celui de faire baisser la fiscalité des personnes physiques, après la décision de réformer la fiscalité des entreprises prise en votation populaire l’été passé. Le dossier est sur la table du Grand Conseil, le débat interviendra encore cette année. Et le Conseil d’Etat neuchâtelois, déjà mis à mal cette législature par l’affaire Hainard, ne supporterait pas un autre départ. Alors, devenu président – ou non – du Conseil de la BNS, Jean Studer terminera la législature cantonale qui court jusqu’en mai 2013. Il aura été ministre des Finances durant huit ans, aura mis en route un nombre incalculable de réformes, se sera employé, parfois tel un rouleau compresseur, à transformer son canton.

D’où cette première question: Jean Studer ne risque-t-il pas de se décrédibiliser, lui qui prône avec pertinence l’incompatibilité éthique d’être à la fois président du Conseil de banque et ministre, s’il cumule les deux fonctions durant une année?

L’autre question, peut-être vitale pour un canton qui peine à trouver un second souffle: Neuchâtel peut-il se passer de son magistrat phare, de celui que d’aucuns désignent comme le timonier? La question est surtout brûlante en raison de l’actuelle composition du Conseil d’Etat. Il y a Jean Studer, et quatre autres ministres, tous néophytes élus en 2009, à l’envergure gouvernementale sujette à caution. Qui paraissent flotter dans leur habit de ministre, peu collégiaux, égocentristes, plus préoccupés par leur sort électoral que par l’avenir de leur République.

Plusieurs observateurs et acteurs politiques imaginent faire aboutir «un coup de balai» lors des élections cantonales d’avril 2013, sous-entendant qu’il serait judicieux, dans l’intérêt du canton, de remplacer la socialiste Gisèle Ory et les libéraux-radicaux Claude Nicati, Thierry Grosjean et Philippe Gnaegi. Laissant clairement entendre que, malgré des méthodes «rentre-dedans», le seul qui porte l’action gouvernementale et qui a une véritable vision du canton, c’est Jean Studer.

Personne n’osera lui reprocher d’embrasser une fonction nationale, ce d’autant qu’il a dû renoncer, à contrecœur et à deux reprises, à briguer un siège au Conseil fédéral.

Mais son probable départ du Château laissera un vide considérable, qui interpelle. Le magistrat Studer lui-même en premier lieu, mais aussi toute la classe politique neuchâteloise. Pour le Parti socialiste, le remplacement de Jean Studer au gouvernement nécessitera la désignation d’une personnalité d’envergure, et pas de celle dont ce serait le tour ou qui représenterait le Bas ou le Haut du canton. Les autres partis ne peuvent s’épargner la délicate réflexion sur les compétences et la capacité à gouverner dans un collège des candidats qu’ils présenteront. Qu’ils soient sortants ou non.

S’il veut s’extirper du marasme, Neuchâtel a besoin de politiciens de la carrure de Jean Studer. Faut-il s’inquiéter de voir partir «l’original»?