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Louis Agassiz 
© Keystone

Mémoire

Neuchâtel et les spectres du passé

Une rue de la ville rendant hommage à Louis Agassiz sera débaptisée, au motif de ses thèses racistes, pour honorer la première femme de couleur au parlement. Une décision qui soulève des questions sur la mémoire collective et le regard sur le passé

La ville de Neuchâtel a pris la décision de renommer l’Espace Louis-Agassiz, une voie publique où se situe la Faculté des lettres de l’université. En cause: le racisme scientifique développé au XIXe siècle par le chercheur, dont la renommée mondiale dans le domaine de la glaciologie et de l’étude des fossiles est restée considérable. A sa place, la capitale cantonale préfère honorer Tilo Frey, la première conseillère nationale neuchâteloise et femme de couleur à siéger au parlement suisse.

Cette mesure annoncée vendredi répond à une interpellation de l’extrême gauche au parlement de la ville, qui demande de revisiter la mémoire du scientifique controversé en raison de son «racisme viscéral». Louis Agassiz (1807-1873) avait effectivement développé des thèses pour classifier les races humaines. D’après lui, les Noirs étaient d’une race inférieure et il s’est prononcé pour une stricte séparation entre Blancs et Noirs aux Etats-Unis, où il a vécu une partie de sa vie.

Si ses thèses ont été fort appréciées par les élites sudistes et ont grandement inspiré les Etats ségrégationnistes après la guerre de Sécession, Agassiz était néanmoins contre l’esclavage et les mauvais traitements envers ceux auxquels il refusait l’égalité sociale. Après sa mort, c’est surtout pour ses avancées scientifiques qu’il a été honoré. Pas moins de 80 lieux dans le monde, dont un cratère sur la Lune, lui rendent hommage.

Lire aussi: La part d’ombre de Louis Agassiz

La décision de la ville de Neuchâtel tombe à la suite des polémiques suscitées par le nom d’Agassiz ces dernières années en Suisse. En 2007, l’historien et militant antiraciste Hans Fässler réclamait que l’on renomme le pic Agassiz, alors que l’année dernière, l’alpiniste Reinhold Messner condamnait la décision du Club alpin suisse de maintenir le scientifique parmi ses membres d’honneur.

Lire aussi: L’alpiniste Reinhold Messner critique le Club alpin suisse

Honneur à Tilo Frey

Dès l’année prochaine, la Faculté des lettres de l’université sera sise «Espace Tilo-Frey», en honneur à la première Neuchâteloise et femme de couleur sous la coupole fédérale. La ville répond ainsi également au souhait du PLR de mettre à l’honneur cette pionnière de l’émancipation féminine, issue des rangs des radicaux.

Née d’une mère camerounaise et d’un père suisse, Tilo Frey (1923-2008) a grandi à Neuchâtel et s’est lancée en politique dès 1959, année où le canton de Neuchâtel a accordé le droit de vote et d’éligibilité aux femmes. Elle entre avec dix autres femmes au Conseil national en 1971, après le suffrage universel au niveau fédéral, mais ne sera pas réélue quatre ans plus tard. L’initiative de Neuchâtel entend faire revivre la mémoire de cette personnalité quelque peu oubliée depuis sa mort en 2008.

Progrès social ou révisionnisme historique?

«Par ce type d’action symbolique, nous pouvons à notre échelle prendre le contre-pied de l’intolérance, de la xénophobie et du racisme», justifie Thomas Facchinetti, conseiller communal socialiste chargé de la Culture et de l’Intégration. L’argument est loin de convaincre Francis Persoz, professeur honoraire en géologie à l’Université de Neuchâtel. Pour lui, condamner Agassiz pour des thèses omniprésentes à son époque relève de l’anachronisme. «On a perdu le sens de l’histoire», déplore-t-il. Un argument dans lequel se retrouve un de ses collègues, le professeur Jean-Paul Schär, qui a écrit sur le personnage et notamment sur ses thèses racistes. Pour lui, si l’on peut regretter que Louis Agassiz n’ait pas été plus moderne, on se méprend à juger le passé avec nos critères actuels.

Il n’est pas question pour autant d’effacer entièrement la mémoire de Louis Agassiz ni de céder au politiquement correct, assure Thomas Facchinetti. Un buste du grand homme reste exposé à l’université, tout comme son portrait au Musée d’art et d’histoire, relève-t-il. La ville ne prévoit pas non plus de rebaptiser d’autres rues, alors que certains évoquent le passé esclavagiste de grandes familles neuchâteloises comme les de Pury. Reste à savoir encore si la décision neuchâteloise peut influencer d’autres villes, comme La Chaux-de-Fonds et Lausanne, qui ont aussi leur rue Agassiz.

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